Synesthète
Depuis que j’ai découvert le langage,
il m’apparaît comme une certitude que couleurs et mots sont liés. Il est
pour moi évident que chaque lettre et chaque mot ont leur couleur. Je
peux vous affirmer que chaque jour a sa teinte et que la semaine en
devient magnifiquement irisée ; qu’un ami va du rouge à l’orange, que
des amis vont du jaune au rouge, que les fleurs vont du violet au bleu,
qu’il en va de même pour tous les mots usuels. Je me suis toujours
étonnée du grand cas qu’on fait du poème de Rimbaud « Voyelles ». C’est
si naturel ! Et il n’a même pas les bonnes couleurs, en tout cas pas les
mêmes que moi.
Mais, ho stupeur ! Passe devant mes yeux cet
après-midi un article intitulé « Le syndrome de Rimbaud ».
J’y apprends que cet arc-en-ciel que j’ai dans la tête lors de la
moindre conversation est en fait « un trouble sensoriel », « une
anormalité neuronale », « une erreur de connexion », certains parlent
aussi de « curiosité intellectuelle » ; que ce dysfonctionnement porte
un nom savant d’origine grecque : « la synesthésie », que je rentre dans
une catégorie dite « chromatolexicale » ; que ce phénomène est
étudié
depuis plus d’un siècle par d’éminents psychiatres et neurologues…
Encore mieux, que ce sont essentiellement des femmes qui sont atteintes…
Moi qui me croyais poète, ... !
Heureusement il est précisé que les synesthètes ont une grande aptitude
artistique ; que de grands peintres comme Kandinsky possédaient ce don.
Ouf ! J’échapperai à la camisole. Personnellement je considère qu’il
s’agit là d’une faculté extraordinaire, d’un cadeau de la nature.
Je pensais encore jusqu'à ce matin que
tout le monde était capable de ces associations. Mais il semble que ce
soit quelque chose d’assez rare. C’est bien triste pour les autres,
c’est tellement magnifique toutes ces couleurs dans ma tête.
Amélie Nothomb écrit dans
« Métaphysique des tubes » : « Si tu parviens à écrire les merveilles de
ton paradis dans la matière de ton cerveau, tu transporteras dans ta
tête sinon leur réalité miraculeuse, au moins leur puissance. » Je pense
qu’il faut dorénavant que j’effectue le mouvement inverse, qu’il est de
mon devoir de peindre encore et encore pour partager les merveilles de
mon cerveau avec ceux qui sont privés de ce miracle, de leur apporter la
puissance des couleurs.
Colette Pitance, le 12
mars 2004
