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Le trésors des Vents
 

Les plus belles histoires naissent souvent des lieux les plus inattendus, des êtres les plus insignifiants. Tous les conteurs le savent, mais la petite anémone qui rêvait dans l'eau bleue de la Méditerranée l'ignorait.

Collée à son rocher, elle s'imaginait parcourant le monde et assommait les poissons de questions sur leurs merveilleux périples. Ces derniers se plaisaient à inventer les histoires les plus incroyables pour la faire rager. Les blennies surtout adoraient ce jeu, elles qui ne quittaient jamais l'ombre protectrice de l'herbier de Posidonie. L'anémone enviait ces petits poissons malicieux et se lamentait. Elle étendait ses tentacules pour épier les conversations animées du Mistral et des vagues et se disait que des aventures pareilles ne lui arriveraient jamais.

Un jour, le Mistral se posa juste au-dessus de l'anémone, si bien qu'elle entendit clairement chacune de ses paroles. Le vent était venu faire ses adieux. Comme chaque année il partait rejoindre ses frères pour admirer leur trésor. L'anémone aurait donné n'importe quoi pour l'accompagner dans ce voyage. Tous ses tentacules étaient tendus vers le vent et quand celui-ci s'envola dans un grand bruissement d'eau l'anémone s'envola avec lui. Pour la première fois de sa vie, elle nageait.

Hélas, sa joie fut de courte durée. Le Mistral s'éloigna et la petite anémone se retrouva seule flottant dans l'eau obscure, son rocher hors d'atteinte. Elle lutta frénétiquement contre la panique, mais avait beau agiter ses tentacules, plus elle bougeait plus le rocher s'éloignait. Nager lui avait paru si palpitant et elle vivait maintenant un véritable cauchemar. Ses pitoyables efforts l'épuisèrent et elle continua à dériver en sanglotant de désespoir.

Nul ne sait combien de temps la petite anémone passa ainsi au fil de l'eau, réagissant à peine lorsqu'une ombre la frôlait, tellement perdue qu'elle ne souhaitait rien d'autre que de finir rapidement dans la gueule d'un poisson. Mais des mérous aux rascasses, tous savaient reconnaître le poison des tentacules et l'évitaient avec soin. Seule et apeurée, incapable de se diriger, l'anémone sentit soudain une ombre gigantesque s'approcher d'elle et ne put rien faire pour l'éviter. Elle se referma et se sentit bizarrement bercée par une musique grave et rassurante. Elle se croyait déjà au paradis des anémones quand la musique lui enjoignit sourdement de dégager. Un choc brutal suivit aussitôt, et l'anémone étourdie mit un moment à comprendre qu'elle n'était pas dans la gueule de la mort mais sur le museau d'une énorme baleine.

La baleine appréciait modérément d'avoir une anémone piquante collée entre les yeux. Cette dernière n'avait pourtant pas l'intention de s'en aller. Une fois la surprise passée, elle comprit que cette rencontre était la meilleure chose qui pouvait lui arriver, qu'agrippée à la baleine il lui serait facile de voir le monde sans courir aucun danger ! L'anémone était pourtant bien élevée et elle n'osait pas rester ainsi sans avoir la permission de la baleine. Il suffirait que celle-ci se gratte le museau contre un récif bien acéré ou plonge vers les profondeurs menaçantes et c'en serait fini du voyage.

Désagréablement consciente d'avoir une voix fluette et trop aiguë, elle commença à supplier la géante de la garder avec elle et même de l'emmener voir le trésor des vents. Cette supplique toucha le cœur du grand animal qui était d'un naturel bienveillant. La baleine accepta de lui faire voir le monde et de l'emmener jusqu'au grand rassemblement des vents. Elle n'y mit qu'une seule condition : que l'anémone fasse de son mieux pour ne plus être si irritante.

C'est ainsi qu'une toute petite anémone parcourut le monde et découvrit les mystères des océans. Elle s'extasia devant les chatoiements du plancton, les nuances inimaginables de l'eau, les jeux de la lumière et des vagues. Elle frissonna devant le ballet délicat des raies aigles et des bancs de sardines, vibra dans une course effrénée contre des dorades brillantes et s'esclaffa aux blagues salées des marsouins. Elle apprit à retenir sa respiration lorsque la baleine bondissait dans l'air brûlant et ouvrait des yeux émerveillés devant les nuages lointains. La baleine se divertissait de la naïveté de sa passagère et lui répétait sans cesse qu'il n'est rien de plus au monde que le trésor des vents.

Pourtant, la mer devint bientôt glaciale et l'anémone se lassa des merveilles qui l'entouraient. Le voyage ne lui plaisait plus et elle se languissait des eaux chaudes de sa calanque natale. Pour la soutenir, la baleine lui chantonnait une chanson grave et réconfortante, lui parlant constamment du trésor des vents. Le désir de l'anémone la maintenait doucement en vie.

Arrivée au pôle Nord, la baleine bondit plusieurs fois hors de l'eau, et l'anémone éblouie contempla le trésor qui s'étalait haut dans le ciel. Elle n'avait jamais rien vu d'aussi troublant et la joie réchauffa son cœur minuscule. Heureusement, la baleine était assez sage pour reconnaître l'illusion de cette chaleur, comprenant que sa petite protégée ne vivrait pas longtemps ici. Malgré les pleurs et les menaces, elle cessa bientôt de bondir et repartit vers des eaux plus douces.

Le voyage du retour fut si rapide que l'anémone sursauta quand la baleine la déposa à l'entrée de sa calanque et lui souhaita bon vent. Il n'y avait rien d'autre à faire que d'obéir. La petite anémone qui n'avait plus peur de grand-chose fit ses adieux et se laissa doucement porter par le courant jusqu'à son rocher. Elle avait hâte de raconter toutes ses aventures aux poissons de l'herbier. Bien sûr, aucun d'eux ne la crut, les blennies se moquèrent d'elle et même les oursins ricanèrent en la regardant. La pauvre anémone pleurait, pleurait en pensant qu'elle avait fait tout ce long voyage dont il ne restait rien.

Un jour le Mistral revint se poser à la surface des vagues, juste au-dessus de la triste petite anémone. Elle se souvint que le vent avait failli l'emporter une première fois et le supplia de l'emmener avec lui, car elle ne désirait rien tant que de voir à nouveau le trésor des vents. Le Mistral refusa ; il savait bien que la frêle créature ne survivrait pas à un si dur voyage. Touché par son grand désespoir, il décida pourtant de lui faire un don. Désormais quoi qu'elle regarde, l'anémone verrait la beauté du monde, comme elle avait vu un instant la beauté du vent.

Le Mistral repartit, et l'anémone vécut heureuse et eut beaucoup d'enfants. À tous elle enseigna ce qu'elle avait enfin appris, que la plus grande beauté naît souvent des lieux les plus inattendus, des êtres les plus insignifiants.

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Résultat d'une collaboration entre le forum crayons de couleur et le site Oniris       ©Colette Pitance