
Voilà, nous y sommes, l'impatience fait trembler nos coquilles...
Nous bavons d'enthousiasme, nos antennes hument l'air épais de
la compétition. La ligne d'arrivée, une écharpe de roquette, nous
l'imaginons. La route sera longue, la sueur omniprésente, mais
nous avons envie de nous surpasser... Nous attendons les ordres,
fébriles, nous nous toisons, coquille contre coquille. Nous sommes
fiers, l'enjeu est grand, les honneurs dégoulineront sur le vainqueur...
Ainsi se prépara la
grande et dangereuse migration annuelle des jeunes escargots vers
le fin fond du vingtième are du Jardin-de-Pépé. Ce parcours
initiatique était obligatoire pour tout jeune gastéropode et chacun
devait rapporter une preuve de son voyage.


Ce
matin, les Grands Ancêtres nous ont inondé de pigment. Chaque
couleur à sa signification, le violet : la souplesse, le
rouge :l'abnégation, le jaune: l'insouciance, le bleu: La témérité,
le vert: la versatilité, le blanc: L'impulsivité.

Nous
attendons les ordres, Sigmund Le Hibou, le sifflet au bec chasse
hors de ses plumes les couleurs de l'aube, les lucioles se font
opaques.

Irma
la Meuh dépose ses taches sur l'herbe grise.
- Hé
Irma, fais attention à mon herbe grise disait l'un des escargot
parce ce que je me promène
dessus moi.

Ici tout
semble calme et ordonné... Pourtant se prépare une longue et belle
aventure initiatique.
Le
Jardin-de-Pépé déroule son tapis de lierre...

Moi,
j'avais hérité du rouge sans savoir si c'était une qualité que je
devais acquérir ou un penchant natif que les grands anciens avaient
vu en moi pendant les deux mois de préparation. Peut être n'était ce
rien de tout cela mais un de ces foutus symboles auxquels je ne
comprends jamais rien et remontant aux origines d'avant le
Jardin-de-Pépé
Dans
la caboche de chaque bébé gastéropode se bousculaient les
questions... Les Grands Ancêtres avaient attribué les couleurs au
hasard. Au hasard? Peut-être pas... Mais pour nous, escargots, le
destin est synonyme de mononucléose...

Sigmund, le hibou, a des calots qui reflètent le temps, son bec est
courbé sur le silence, il regarde ses protégés avec tendresse et
sévérité, son aile gauche se déplie, il inspire puissamment, une
stridence retentit...
Le
départ est donné.
L'escargot à coquille jaune, insouciant, quitte le groupe et s'en
va, folâtrant et chantonnant un air de Charles Trenet. Il ne sait
pas, le pôvre, qu'il se dirige tout droit vers les gros sabots
boueux d'un ramasseur d'escargots, amateur de gastéropodes à l'ail.
Va-t-il finir entre deux branches de persil et une rondelle de
beurre ? Insoutenable suspense...

Le
gastéropode maculé de jaune tenait l'aventure entre ses antennes. Le
vent succédait au vent, la brise à l'immobilité, le souffle à
l'asphyxie...
Il
faisait jaune, ses prunelles fixaient le soleil, son coeur ne
fondait pas, à peine soutenait-il le givre de son indécision...
Où
était-il parti ? Il ne voulait savoir... Car dans l'inconnu, on
trouve souvent du mérinos habillé... De massacre.
L'escargot jaune pensait à sa dulcinée, il bavait lubriquement, sa
coquille frétillait, ses antennes embrassaient un totem divin...

L'escargot jaune était hors course.
Mais
se moquant éperdument des commentaires déroutants d’un fils du rien
dérangeant, l’escargot jaune allait chantant :
«
La terre
Qu’on voit charrier
Le
long des clairières
A
des céleris blancs
La
terre
Céleris blancs
Sous la pluie
La
terre
Au
ciel d’été confond
Cet
assassin glouton
Avec les anges si purs
La
terre aux bons chardons
Infinie »

Ici,
point de fils du rien, pourtant l'escargot violet se mit à chanter :
« La terre aux battements des carottes et des raves
S'applique humblement à fleurir parfois
Au
son des castafiores et des grasses betteraves
Qui
d'un lièvre subtil assaisonne le foie...
Il
est des soubresauts qui parviennent lointains
Entre les cordes grêles de paroles séchées
Qui
viennent déposer, à l'aube entre nos mains
L'esquisse souveraine d'un mot interprété.... »
En
entendant cette complainte violette portée par le vent, l'escargot
jaune entra dans une grande dépression. Quel talent, se disait-il.
Il me faut du Prosac, du Xanax ou une nouvelle de Togna pour me
remettre maintenant...
Puis,
peut-être les piments aidant, il pensa à ses ancêtres et aussi à ses
parents, bref à tous ceux qui croyaient en lui, qui comptaient sur
lui.
Bien
sûr il avait hérité de la couleur jaune, celle du soleil et de
l'insouciante mais était-ce une raison suffisante pour qu'il s'égare
et abandonne si vite ?
Il se
dit que non, cornes de taureau et pis de vaches, le violet pouvait
bien chanter, il allait voir de quoi le jaune était capable.
Il
devait parvenir au terme du voyage et atteindre le fin fond du
Jardin-de-Pépé.
Mais
c'est l'escargot blanc qui se trompa de route

C'est
une flèche d'obsidienne qui berça son envie
Au
fond de sa coquille des pâleurs de soute
Au
bout de ses antennes la rosée du sursis
Voyons
voir, se disait l'amateur d'escargots à l'ail en traînant ses gros
sabots, voyons voir si nous ne trouvions point quelques n'escargots
bien gros pour nous en remplir la panse...
L'escargot blanc trouva l'herbe infiniment douce et humide à point,
il eut envie de s'y vautrer.

De
frotter frénétiquement sa coquille neutre à toutes ces odeurs et à
la couleur verte.
Il
céda à son envie et l'herbe craqua et gémit sous sa coquille.
Le but
du périple n'était plus qu'un lointain souvenir.
Mais
l'extase odorante dans laquelle baigne l'escargot blanc se
transforme en inquiétude car une ombre vient d'envahir tout
l'espace.
Il se
souvient des histoires terribles racontées par les anciens, se
peut-il que ce soit lui ?
L'amateur d'escargot à l'ail;l'homme dans toute son occupation de
l'espace, l'homme dans toute son horreur.
- Mmm
schlourf Mmm schlourf, font les mâchoires de l'amateur d'escargots,
qui écrasent...

Hi hi
hi, je vous ai bien eus ! Mais que les gastéropodophiles se
rassurent, les mâchoires de l'amateur d'escargots écrasent seulement
un gros chewing-gum. Et sa bave gluante vient s'écraser, slurp, sur
les mignonnes petites traces baveuses de l'escargot blanc
qu'heureusement le gros maléfique n'a pas vu.
Caché
sous une grosse feuille de persil sauvage notre pauvre escargot
blanc maudissait sa couleur responsable de son caractère impulsif.
Il tremblait de toute sa coquille et ses antennes étaient
soigneusement rentrées.
Il bavait de peur et sa bave scintillante s'écoulait sur l'herbe
verte.

L'amateur d'escargots à l'ail trouva un livre dans l'herbe et le
ramassa. Le livre contenait plein de dessins d'escargots de toutes
les couleurs.

- Que
le diable moustachu me tire par les pieds ! Ces dessins sont
fichtrement beaux !
Mais la vue de tous ces escargots, colorés comme des œufs de Pâques,
fit monter en lui une telle envie d'escargots frits dans du beurre
qu'il en tomba presque en syncope...
Les escargots, en entendant cette grosse voix pleine de
gastéropodoconcupiscence, se mirent à trembler de toutes leurs
petites coquilles.
Le
petit escargot jaune alla vite se cacher dans un parterre de roses.
Sous un pétale de fleur, il vit une petite abeille à terre qui
gémissait :
-
Aaarghh !!! J’ai encore avalé de l'insecticide... aaaarghh...
donnez-moi une goutte d'eau, de grâce...

Justement au dessus des antennes du petit escargot, se balançaient
quelques gouttes d'eau recueillies lors de la dernière pluie par une
grande feuille bien verte et appétissante.
L'escargot violet, qui était un philosophe, écoutait avec un fin
sourire les propos des escargotes. "Longues baves et idées courtes",
se disait-il in petto.
Philosophe certes, mais tellement occupé sans cesse à penser qu'il
en oubliait parfois d'avancer et les autre escargots étaient déjà
loin devant.
- Hé
les amis attendez-moi. Vous allez trop vite. Je ne suis pas rapide
comme vous moi, disait l'escargot violet.
Mais
les autres escargots n'en avaient cure et continuaient leur périple
sans se retourner, sourds aux appels de leur frère violet.
Entre-temps l'escargot jaune était tombé amoureux de la petite
abeille, qu'il avait guérie d'une larme de rosée tombée de ses
antennes. Mais guérie, la petite abeille s'était envolée... Alors,
l'escargot jaune de mit à chanter :
"Plaisir d'amour ne du-u-u-ure qu'un-un moment..."
L'abeille se rapprocha de la fleur sous l'escargot, et lui, radieux,
se sentit pousser des cordes vocales :

"L'escargot
jaune disait à l'abeille Céleste
- Ne
fuit pas, vois comme nos destins sont différents
- Je
reste
- Tu
t'en vas. Pourtant nous nous aimons nous vivons sans les hommes et
loin d'eux...
L'abeille, intriguée par cette voix étrange, se rapprocha et dit :
-
Mais, je ne m'appelle pas Céleste.
-
Qu'importe car pour moi, tu es si belle, si parfumée, c'est drôle tu
sens le miel et j'adore ça. Alors ce prénom te va si bien, Céleste,
c'est ainsi que tu te nommes pour moi.
-
L'est pas un peu zinzin, à ton avis, cet escargot dit l'abeille à
une coccinelle qui passait par là.

En
voyant son horrible bouche reflétée dans une flaque d'eau, l'amateur
d'escargot à l'ail faillit s'évanouir. Il s'enfuit vers la maison en
criant « Mamaaan !!! » et claqua la porte derrière lui.
- Ouf
! fit le petit escargot jaune, et une goutte de sueur tomba de son
front. Voyons où sont les autres... ?
Pendant ce temps, l'abeille et la coccinelle étaient victimes du
plus éclatant des coups de foudre...
Libérés de l'inquiétante ombre du mangeur d'escargot, nos petits
héros à la bave scintillante retrouvaient une certaine ardeur et
l'envie croissante d'atteindre le mur du fond du Jardin-de-Pépé.
Le
petit violet souriait béatement en regardant l'abeille et la
coccinelle voleter ensemble.
Le
pauvre petit escargot jaune pleurait , il pensait _ « je le savais
bien qu'elle n'était pas pour moi, elle si belle qui vole et qui
sent si bon et moi pauvre limace qui rampe dans l'herbe. »_

-
Toutes des ... écervelées !, murmura l'escargot violet qui, tout
philosophe qu'il était, avait des idées arrêtées sur la question.
L'escargot blanc qui depuis longtemps avait retrouvé le bon chemin
arrivait derrière et les entendant discuter se mit à chanter :
« Tant
qu'il y aura des abeilles
les
pauvres escargots
ne
seront jamais assez beau
et les coccinelles qui toujours auront des ailes
leur
raviront encore les jolies damoiselles. »
Et de
la maison qui s'était refermée sur le méchant mangeur d'escargot
s'échappait des effluves de musique, c'est qu'à la télé, il y avait
les enfoirés qui faisaient leur spectacle annuel.

Nos
amis furent captivés.
L'abeille et la coccinelle se mirent à tournicoter au son de la
musique, et les escargots les regardaient avec envie parce qu'il ne
leur était pas possible à eux de se mouvoir de la sorte.
--Pffff,
maugréa l'escargot violet, on sait comment ça finit ces fantaisies
là. Je leur prédis des lendemains qui déchantent, c'est moi qui vous
le dit...
L'escargot bleu, pendant ce temps, avait entrepris de prendre un
raccourci aventureux.

En
fait on aurait pu penser que tous les escargots quelle que soit leur
couleur et leur trait de caractère auraient pris la même route mais
il n'en était rien et certains avaient emprunté des chemins
détournés croyant raccourcir, ces chemins en fait étaient plus ou
moins aventureux.
Où
c'est qui sont tous, où c'est qui sont tous, pleurait le petit
escargot rouge qui se sentait tout seul, abandonné, malheureux,
misérable...
Il
était tout seul, perdu au milieu d'herbes si douces, si vertes et
surtout si hautes qu'il ne voyait plus rien et ne savait plus dans
quelle direction avancer.

Dans
quelle direction que dois-je avancer disait escargot qui était tout
seul, perdu au milieu d'herbes si douces, si vertes.

Au
secours !!! cria-t-il alors en devenant encore plus rouge.
Mais
son cri de détresse se perd dans l'immensité verte.
Nulle
réponse ne lui parvient.
Alors
le petit escargot rouge se mit à chanter tristement :
"J's'rai
tout seul la nuit
Avec
mes rêves
J's'rai
tout seul la nuit
Sans
mes amis..."
Et il
pleura à gros sanglots
Mais
il n'était pas si seul que cela car ses amis n'étaient pas bien loin
et ils l'entendirent.
Hé, ho, hé, ho, nous sommes là, nous t'attendons, allez dépêches toi
un peu!
Mais il était vain de dire ça à un escargot.

Pourtant tapi dans l'herbe un lézard le regardait avec envie.
C’était un lézard caractériel, viscéral et fin gourmet. Ces
escargots de couleur ne lui disaient pas grand-chose, il craignait
pour son métabolisme délicat.

Mais
comme il avait faim, il voulut demander à l’escargot rouge où
trouver de tout petits mollusques ou quelques araignées bien dodues
aux fins de se sustenter.
- Dites-moi, Cher Ami…, commença-t-il.
Mais notre petit tout rouge rentra précipitamment dans sa coquille
sans demander son reste.
- Fort peu civil, le camarade, mais cela ne saurait être envisagé
comme gravement événementiel, pensa le lézard qui lui était
vraisemblablement gravement atteint. Il scruta l’herbe et vit un peu
plus loin l’escargot bleu.

Le
bleu, couleur du ciel lui avait toujours plut, cela le mettait
d'humeur joyeuse et lorsqu'il était joyeux cela le mettait en
appétit, il se dirigea sans se hâter vers l'escargot bleu.
Sans
se hâter, pour un lézard, cela voulait dire en trois coups de
queue... Avec un sourire engageant, il se prépara à aborder
l'escargot bleu.
Ce
dernier qui tête en l'air contemplait les papillons et les divers
insectes volants, ne le vit pas tout de suite.

C'est un quelque chose d'inexplicable dans l'air qui lui fit frémir
les cornes, il se sentit soudain moite et tremblant en sentant
l'haleine fétide de l'ennemi tout près de sa jolie coquille bleue.

-
Bonjour, bonjour, cher petit escargot bleu, dit le lézard. Vous
musardez, vois-je. Puis-je me joindre à vous ? Je cherche en ce
présent quelque araignée ou autre insecte-amusegueule à me mettre
sous la dent, car j'ai grand faim, voyez-vous. M'avez vous oncque
ouï ?
- Oui,
oui, bien sûr, je ne suis pas sourd, répondit notre charmant et
courageux escargot bleu, mais est-il utile de vous approcher de si
près pour me faire cette requête ?
Désolé de vous le dire mais vous n'avez pas très bonne haleine.
"Comment cela vous n'aimez point l'odeur de mon dentifrice à l'humus
? "Répondit le lézard courroucé...
Je
crois que ce sont vos dents qui sont toutes cariées ou alors les
relents de votre dernier repas, qu'avez- vous mangé la dernière
fois ?
Pas un de mes frères j'espère, demande-t-il soudain affolé car il
vient de se souvenir que son frangin blanc ne sent pas le foin.
"Ces
escargots multicolores manquent totalement de délicatesse", pensa
Alphonse, le lézard qui fonce.
Il vit, oubliée sur une pierre, une canette de bière à moitié pleine
et la renversa pour lamper le délicieux liquide. Une légère ivresse
l'envahit, ma foi fort agréable...

Rassuré, l'escargot bleu reprit la route vers le but toujours
éloigné; le fond du Jardin-de-Pépé.
Il se demandait quand même où étaient ses semblables.
"Vous
n'aurez pas l'Alsace et la Lorraineé, hic... !" chantait le lézard
Alphonse, avant de s'endormir sur le dos, les pattes en l'air, la
tête contre la cannette et la langue pendante. Il ouvrit encore un
oeil : "B'soir M'sieurs Dames, escargotez-vous bien" dit-il avant de
se mettre à ronfler...

Et
pendant que celui-ci ronflait et cuvait sa boisson d'alcool, que
faisaient les autres escargots ?
L'escargot jaune pleure de toute les larmes de son corps (ce qui
pour un escargot n'est pas peu dire) en voyant que l'abeille lui
préfère une autre créature ailée.
Le violet, lui, avance en ratiocinant sur le caractère volage des
créature volante (ou l'inverse)
L'escargot blanc, après avoir risqué de finir en fricassée, à
rattrapé son retard.
L'escargot bleu essaye un raccourci
Le rouge s'est perdu dans les hautes herbes. Mais il n'est
finalement qu'a trois pas de lézard du bleu.
Quand au vert et au orange, nul ne sait où ils sont passés !
En
fait, ils n'étaient pas loin, ils avançaient avec bonheur tout en se
racontant leurs dernières petites histoires, leurs dernières petites
amourettes et leurs yeux perchés sur leurs petites cornes riaient et
jetaient des étincelles autour d'eux.
Le but du parcours n'était pas leur principale préoccupation.

- En
fait, disait Mathilda, l'escargote verte, Maurice (elle parle de
l'escargot blanc), m'a trompée honteusement. Bien sûr, d'un point de
vue sexuel...
L'escargote orange rougit jusqu'à la pointe de ses antennes cornues,
tout en tendant l'oreille avec curiosité.
- ... il ne se passait rien d'extraordinaire, je ne chantais
vraiment pas Madame Butterfly sur le grand air de Marguerite, mais
mon coeur en bavait pour lui.
Elle commença à sangloter.
- Beuhheuheu... Je l'aimais tant-an-an... Beuheuheu..
- Oui ?
Quelqu'un ? s'inquiéta Alphonse que tant d'agitation près de lui
avait réveillé.
- 22 vlà l'lézard !

Et les
deux amies escargotes firent un prudent écart. Mais Alphonse se
retourna sur le ventre et se rendormit.
Pendant ce temps, le volage escargot blanc Maurice croisait la route
d'un petit tout bleu.

- Hep,
beau bleu, veux-tu que je te montre des petits dessins japonais ?
- Mais, Monsieur, je ne suis pas celui que vous croyez !
- T'assumes pas ton hermaphrodisme, camarade ?
- Et ne m'insultez pas je vous prie. Passez votre chemin, jeune
homme et occupez-vous plutôt de gagner la course...
Tout à coup un gros chien leur barra le chemin en aboyant.
GRRRRRR.... Le gros chien aux escargots s'adressa ainsi:
- Nom d'un nonôsse géant j'me f'rait bien une p'tite fricassée
d'escargots moi... Hulmmm bougre d'un collier à puces, ils sont
louches ces gastéropodes... Ils ont des couleurs effrayantes, ils
sont sûrement malades. Bah je m'en vais les lécher un peu pour
voir.

-
N'escargot blanc, heu... Monsieur Maurice, un gros chien, un gros
chien !!! Il tend la langue vers moi. Monsieur Maurice, au secours,
au secours ! A moi !!! Je vous laisserai me faire des papouilles si
vous me sauvez, Monsieur Mauriiiiice !!!
Après
une légère léchouille, Gaston (il s'appelait ainsi en souvenir d'un
homme politique que son maître avait adoré) se souvint que la
dernière fois qu'il avait mangé des escargots il avait eu des
brûlures d'estomac pendant deux jours, aussitôt il arrêta de
saliver.
Ouaff, ouaff, rassurez-vous, je ne vais pas vous manger. En fin de
compte je vous trouve très mignons avec vos jolies petites cornes et
vos joues roses.
Mais
soudainement Gaston se ravisa et chopa d'un mouvement
d'expert carnassier l'escargot bleu entre ses mâchoires
dégoulinantes de l'écume de la faim et de la rage...
A
peine Gaston eut-il dans sa grande gueule d'animal cruel et idiot
l'escargot qu'il fut pris de violentes contractions gastriques et
sous la douleur il se mit à vomir tout le contenu de son estomac. Un
peu d'herbe, quelques croquettes (spéciales vieux chiens puants) et
un peu de semelle en cuir des chaussures de la dernière copine de
son maître.
Gaston
se roulait sur l'herbe grise, il hurlait de douleur.
Mais qu'avait-elle cette maudite bête ventripotente ?
Il recracha aussi une escalope de dindon, un réveil, une taie
d'oreiller et trois haricots verts...

Il
n'avait pourtant point forcé sur la boustifaille ces derniers
jours....
Les escargots étaient-ils dotés d'un poison répulsif, d'une arme
défensive ?
Le
petit escargot bleu, encore tout étourdi de cet épouvantable
épisode, se regarda dans un miroir qui traînait dans l'herbe mais il
ne s'y reconnut pas.

-
Bonjour, Monsieur. Vous avez l'heure ?
- Idiot, je suis ton reflet.
- Mon reflet ? Je suis refait ! Aux arrrrmes... !!!
- L'est bon pour l'asile, celui-là, pensa l'escargot blanc. Je vais
aller chercher un autre mignon pour satisfaire mes penchants
lubriques..
Et
pendant que l'escargot bleu pleurait à gros sanglots, pensant qu'il
allait mourir tellement qu'il se trouvait "mauvaise mine", le petit
blanc indifférent à la détresse de son compagnon s'éloignât
en chantonnant.
Qu'il est long,
qu'il est loin
ton bout du jardin pépé, la, la, la,la, la, la, la, la, la...
Adolphe, le lézard complètement pété, se réveilla en sursaut :
- Quoi ? Qu'est-ce ? Une sirène d'alarme ??? Y a le feu ???
Mais ce n'était que Maurice, l'escargot blanc, qui s'en allant
guilleret vers le but lointain, en poussant la chansonnette...
Adolphe se rendormit tandis que le soleil amorçait sa descente
jusqu'à la limite de l'horizon; le bout du jardin de pépé.
Pendant ce temps, l'escargot blanc, avait forcé sur la cadence.
Il arriva, ravi, béat, mais un peu raplapla
Au bout du jardin de pépé
Et il s'écria "J'ai gagné !"
Avant de s'écrouler
Epuisé...

Mais
l'escargot bleu n'avait pas mis longtemps à cesser de pleurer, il
lui avait suffi de penser à sa petite fiancée qui l'attendait près
du mur du fond du Jardin-de-Pépé.
Il se hâtait autant que son statut de rampant le lui permettait et
criait en direction du blanc qu'il voyait au pied du mur; j'arrive,
je serai le deuxième !

-
Qu'est-ce qu'ils fichent les autres ? demanda petit bleu.
- J'en sais rien. Et j'ai grand’ faim. Un banquet nous attend
paraît-il, avec plein de salades et de pissenlits.
- Ne m'en parle pas, j'ai l'estomac dans les talons, tellement que
je vais tourner de l'oeil
- Oh, oh ! Je crois voir violet-le-vieux-bougon-sage qui
rapplique...
- Je
suis arrivé et je suis éreinté et j'ai très faim. Mais dites-moi qui
est arrivé ici en premier demanda le violet à ses amis escargots.
-
C'est moi !
Dire les deux, blanc et bleu, en choeur
- Mouais... Les premiers seront les derniers, qu'on dit, hein...
Les deux le blanc et le bleu, se regardèrent, hésitants. Et s'il
disait vrai ? Le blanc se ressaisit le plus vite :
- N'importe quoi ! D’abord, le premier, c'était moi !
Au loin, on voyait les reflets tournesol de l'amoureux éconduit, qui
reniflait de plus belle, aveuglé par ses larmes, coupant droit à
travers dans la bonne direction sans paraître se rendre compte de
rien.

Tandis
que, dans la maison, l'amateur d'escargot à l'ail fait une
dépression gravissime...
L'amateur d'escargot décida dorénavant de ne manger plus que du
boeuf et il fit un accord avec le boucher de son quartier.
Aussitôt sa décision prise, il se sentit mieux.
et qui
gagnera ? Les couleurs sont-elles illusion ou envie de voir ?
Mais
"les chers petits" qui finalement n'avaient pas l'esprit de
compétition ne se pressaient pas et arrivaient nonchalamment tout en
discourant de choses et d'autres.
A présent qu'ils apercevaient enfin le fond du Jardin-de-Pépé, tout
leur paraissaient un peu vain, béatement et sans trop savoir
pourquoi, ils se sentaient heureux.
Le soleil couchant embrasait l'horizon et inondait le mur de reflets
jaunes et rouges.
C'était splendide, une douce chaleur se répandait avec tendresse
sous leurs jolies coquilles les caressant lentement, l'herbe sentait
bon l'amour et les galipettes.
Plus rien ne pressait à part vivre et aimer.
Quelques minutes plus tard les six gastéropodes se trouvaient au
pied du mur de pépé, heureux, fier, fatigué, dégoulinants de bave et
de contentement de soi.
Ils se donnaient de grands coups de coquilles pour se congratuler,
ils riaient, ils se réjouissaient car un immense banquet avec des
crudités de toutes sortes les attendait.
Leurs petites fiancées étaient là aussi et tous y allèrent de leur
petite chanson.
Le mur du fond du jardin était fait de vieilles pierres vermoulues
idéales pour y passer la nuit avec l'élue de leur coeur.
C'est vrai, nous avions omis de dire que cette épreuve leur
permettait d'accéder au sexe.
Pour eux, une nouvelle vie faite de promesses commençait.
