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Escarres... Go!

Voilà, nous y sommes, l'impatience fait trembler nos coquilles...

Nous bavons d'enthousiasme, nos antennes hument l'air épais de
la compétition. La ligne d'arrivée, une écharpe de roquette, nous
l'imaginons. La route sera longue, la sueur omniprésente, mais
nous avons envie de nous surpasser... Nous attendons les ordres,
fébriles, nous nous toisons, coquille contre coquille. Nous sommes
fiers, l'enjeu est grand, les honneurs dégoulineront sur le vainqueur...

Ainsi se prépara la grande et dangereuse migration annuelle des jeunes escargots vers le fin fond du vingtième are du Jardin-de-Pépé. Ce parcours initiatique était obligatoire pour tout jeune gastéropode et chacun devait rapporter une preuve de son voyage.

Ce matin, les Grands Ancêtres nous ont inondé de pigment. Chaque couleur à sa signification, le violet : la souplesse, le rouge :l'abnégation, le jaune: l'insouciance, le bleu: La témérité, le vert: la versatilité, le blanc: L'impulsivité.

Nous attendons les ordres, Sigmund Le Hibou, le sifflet au bec chasse hors de ses plumes les couleurs de l'aube, les lucioles se font opaques.

Irma la Meuh dépose ses taches sur l'herbe grise.

- Hé Irma, fais attention à mon herbe grise disait l'un des escargot parce ce que je me promène
dessus moi.

Ici tout semble calme et ordonné... Pourtant se prépare une longue et belle aventure initiatique.

Le Jardin-de-Pépé déroule son tapis de lierre...

Moi, j'avais hérité du rouge sans savoir si c'était une qualité que je devais acquérir ou un penchant natif que les grands anciens avaient vu en moi pendant les deux mois de préparation. Peut être n'était ce rien de tout cela mais un de ces foutus symboles auxquels je ne comprends jamais rien et remontant aux origines d'avant le Jardin-de-Pépé

Dans la caboche de chaque bébé gastéropode se bousculaient les questions... Les Grands Ancêtres avaient attribué les couleurs au hasard. Au hasard? Peut-être pas... Mais pour nous, escargots, le destin est synonyme de mononucléose...

Sigmund, le hibou, a des calots qui reflètent le temps, son bec est courbé sur le silence, il regarde ses protégés avec tendresse et sévérité, son aile gauche se déplie, il inspire puissamment, une stridence retentit...

Le départ est donné.

L'escargot à coquille jaune, insouciant, quitte le groupe et s'en va, folâtrant et chantonnant un air de Charles Trenet. Il ne sait pas, le pôvre, qu'il se dirige tout droit vers les gros sabots boueux d'un ramasseur d'escargots, amateur de gastéropodes à l'ail. Va-t-il finir entre deux branches de persil et une rondelle de beurre ? Insoutenable suspense...

Le gastéropode maculé de jaune tenait l'aventure entre ses antennes. Le vent succédait au vent, la brise à l'immobilité, le souffle à l'asphyxie...

Il faisait jaune, ses prunelles fixaient le soleil, son coeur ne fondait pas, à peine soutenait-il le givre de son indécision...

Où était-il parti ? Il ne voulait savoir... Car dans l'inconnu, on trouve souvent du mérinos habillé... De massacre.

L'escargot jaune pensait à sa dulcinée, il bavait lubriquement, sa coquille frétillait, ses antennes embrassaient un totem divin...

L'escargot jaune était hors course.

Mais se moquant éperdument des commentaires déroutants d’un fils du rien dérangeant, l’escargot jaune allait chantant :

« La terre

Qu’on voit charrier

Le long des clairières

A des céleris blancs

La terre

Céleris blancs

Sous la pluie

La terre

Au ciel d’été confond

Cet assassin glouton

Avec les anges si purs

La terre aux bons chardons

Infinie »

Ici, point de fils du rien, pourtant l'escargot violet se mit à chanter :

« La terre aux battements des carottes et des raves

S'applique humblement à fleurir parfois

Au son des castafiores et des grasses betteraves

Qui d'un lièvre subtil assaisonne le foie...

 

Il est des soubresauts qui parviennent lointains

Entre les cordes grêles de paroles séchées

Qui viennent déposer, à l'aube entre nos mains

L'esquisse souveraine d'un mot interprété.... »

En entendant cette complainte violette portée par le vent, l'escargot jaune entra dans une grande dépression. Quel talent, se disait-il. Il me faut du Prosac, du Xanax ou une nouvelle de Togna pour me remettre maintenant...

Puis, peut-être les piments aidant, il pensa à ses ancêtres et aussi à ses parents, bref à tous ceux qui croyaient en lui, qui comptaient sur lui.

Bien sûr il avait hérité de la couleur jaune, celle du soleil et de l'insouciante mais était-ce une raison suffisante pour qu'il s'égare et abandonne si vite ?

Il se dit que non, cornes de taureau et pis de vaches, le violet pouvait bien chanter, il allait voir de quoi le jaune était capable.

Il devait parvenir au terme du voyage et atteindre le fin fond du Jardin-de-Pépé.

Mais c'est l'escargot blanc qui se trompa de route

C'est une flèche d'obsidienne qui berça son envie

Au fond de sa coquille des pâleurs de soute

Au bout de ses antennes la rosée du sursis

Voyons voir, se disait l'amateur d'escargots à l'ail en traînant ses gros sabots, voyons voir si nous ne trouvions point quelques n'escargots bien gros pour nous en remplir la panse...

L'escargot blanc trouva l'herbe infiniment douce et humide à point, il eut envie de s'y vautrer.

De frotter frénétiquement sa coquille neutre à toutes ces odeurs et à la couleur verte.

Il céda à son envie et l'herbe craqua et gémit sous sa coquille.

Le but du périple n'était plus qu'un lointain souvenir.

Mais l'extase odorante dans laquelle baigne l'escargot blanc se transforme en inquiétude car une ombre vient d'envahir tout l'espace.

 

Il se souvient des histoires terribles racontées par les anciens, se peut-il que ce soit lui ?

L'amateur d'escargot à l'ail;l'homme dans toute son occupation de l'espace, l'homme dans toute son horreur.

- Mmm schlourf Mmm schlourf, font les mâchoires de l'amateur d'escargots, qui écrasent...

Hi hi hi, je vous ai bien eus ! Mais que les gastéropodophiles se rassurent, les mâchoires de l'amateur d'escargots écrasent seulement un gros chewing-gum. Et sa bave gluante vient s'écraser, slurp, sur les mignonnes petites traces baveuses de l'escargot blanc qu'heureusement le gros maléfique n'a pas vu.

Caché sous une grosse feuille de persil sauvage notre pauvre escargot blanc maudissait sa couleur responsable de son caractère impulsif.
Il tremblait de toute sa coquille et ses antennes étaient soigneusement rentrées.
Il bavait de peur et sa bave scintillante s'écoulait sur l'herbe verte.

L'amateur d'escargots à l'ail trouva un livre dans l'herbe et le ramassa. Le livre contenait plein de dessins d'escargots de toutes les couleurs.

- Que le diable moustachu me tire par les pieds ! Ces dessins sont fichtrement beaux !
Mais la vue de tous ces escargots, colorés comme des œufs de Pâques, fit monter en lui une telle envie d'escargots frits dans du beurre qu'il en tomba presque en syncope...
Les escargots, en entendant cette grosse voix pleine de gastéropodoconcupiscence, se mirent à trembler de toutes leurs petites coquilles.

Le petit escargot jaune alla vite se cacher dans un parterre de roses. Sous un pétale de fleur, il vit une petite abeille à terre qui gémissait :

- Aaarghh !!! J’ai encore avalé de l'insecticide... aaaarghh... donnez-moi une goutte d'eau, de grâce...

Justement au dessus des antennes du petit escargot, se balançaient quelques gouttes d'eau recueillies lors de la dernière pluie par une grande feuille bien verte et appétissante.

L'escargot violet, qui était un philosophe, écoutait avec un fin sourire les propos des escargotes. "Longues baves et idées courtes", se disait-il in petto.

Philosophe certes, mais tellement occupé sans cesse à penser qu'il en oubliait parfois d'avancer et les autre escargots étaient déjà loin devant.

- Hé les amis attendez-moi. Vous allez trop vite. Je ne suis pas rapide comme vous moi, disait l'escargot violet.

Mais les autres escargots n'en avaient cure et continuaient leur périple sans se retourner, sourds aux appels de leur frère violet.

Entre-temps l'escargot jaune était tombé amoureux de la petite abeille, qu'il avait guérie d'une larme de rosée tombée de ses antennes. Mais guérie, la petite abeille s'était envolée... Alors, l'escargot jaune de mit à chanter :

"Plaisir d'amour ne du-u-u-ure qu'un-un moment..."

L'abeille se rapprocha de la fleur sous l'escargot, et lui, radieux, se sentit pousser des cordes vocales :

"L'escargot jaune disait à l'abeille Céleste

- Ne fuit pas, vois comme nos destins sont différents

- Je reste

- Tu t'en vas. Pourtant nous nous aimons nous vivons sans les hommes et loin d'eux...  

L'abeille, intriguée par cette voix étrange, se rapprocha et dit :

- Mais, je ne m'appelle pas Céleste.

- Qu'importe car pour moi, tu es si belle, si parfumée, c'est drôle tu sens le miel et j'adore ça. Alors ce prénom te va si bien, Céleste, c'est ainsi que tu te nommes pour moi.

- L'est pas un peu zinzin, à ton avis, cet escargot dit l'abeille à une coccinelle qui passait par là.

En voyant son horrible bouche reflétée dans une flaque d'eau, l'amateur d'escargot à l'ail faillit s'évanouir. Il s'enfuit vers la maison en criant « Mamaaan !!! » et claqua la porte derrière lui.

- Ouf ! fit le petit escargot jaune, et une goutte de sueur tomba de son front. Voyons où sont les autres... ?

Pendant ce temps, l'abeille et la coccinelle étaient victimes du plus éclatant des coups de foudre...

Libérés de l'inquiétante ombre du mangeur d'escargot, nos petits héros à la bave scintillante retrouvaient une certaine ardeur et l'envie croissante d'atteindre le mur du fond du Jardin-de-Pépé.

Le petit violet souriait béatement en regardant l'abeille et la coccinelle voleter ensemble.

Le pauvre petit escargot jaune pleurait , il pensait _ «  je le savais bien qu'elle n'était pas pour moi, elle si belle qui vole et qui sent si bon et moi pauvre limace qui rampe dans l'herbe. »_

- Toutes des ... écervelées !, murmura l'escargot violet qui, tout philosophe qu'il était, avait des idées arrêtées sur la question. 

L'escargot blanc qui depuis longtemps avait retrouvé le bon chemin arrivait derrière et les entendant discuter se mit à chanter :

« Tant qu'il y aura des abeilles

les pauvres escargots

ne seront jamais assez beau
et les coccinelles qui toujours auront des ailes

leur raviront encore les jolies damoiselles. »

Et de la maison qui s'était refermée sur le méchant mangeur d'escargot s'échappait des effluves de musique, c'est qu'à la télé, il y avait les enfoirés qui faisaient leur spectacle annuel.

Nos amis furent captivés.

L'abeille et la coccinelle se mirent à tournicoter au son de la musique, et les escargots les regardaient avec envie parce qu'il ne leur était pas possible à eux de se mouvoir de la sorte.

--Pffff, maugréa l'escargot violet, on sait comment ça finit ces fantaisies là. Je leur prédis des lendemains qui déchantent, c'est moi qui vous le dit...

L'escargot bleu, pendant ce temps, avait entrepris de prendre un raccourci aventureux.

En fait on aurait pu penser que tous les escargots quelle que soit leur couleur et leur trait de caractère auraient pris la même route mais il n'en était rien et certains avaient emprunté des chemins détournés croyant raccourcir, ces chemins en fait étaient plus ou moins aventureux.

Où c'est qui sont tous, où c'est qui sont tous, pleurait le petit escargot rouge qui se sentait tout seul, abandonné, malheureux, misérable...

Il était tout seul, perdu au milieu d'herbes si douces, si vertes et surtout si hautes qu'il ne voyait plus rien et ne savait plus dans quelle direction avancer.

Dans quelle direction que dois-je avancer disait escargot qui était tout seul, perdu au milieu d'herbes si douces, si vertes.

Au secours !!! cria-t-il alors en devenant encore plus rouge.

Mais son cri de détresse se perd dans l'immensité verte.

Nulle réponse ne lui parvient.

Alors le petit escargot rouge se mit à chanter tristement :

"J's'rai tout seul la nuit

Avec mes rêves

J's'rai tout seul la nuit

Sans mes amis..."

Et il pleura à gros sanglots

 

Mais il n'était pas si seul que cela car ses amis n'étaient pas bien loin et ils l'entendirent.
Hé, ho, hé, ho, nous sommes là, nous t'attendons, allez dépêches toi un peu!
Mais il était vain de dire ça à un escargot.


Pourtant tapi dans l'herbe un lézard le regardait avec envie.

C’était un lézard caractériel, viscéral et fin gourmet. Ces escargots de couleur ne lui disaient pas grand-chose, il craignait pour son métabolisme délicat.

Mais comme il avait faim, il voulut demander à l’escargot rouge où trouver de tout petits mollusques ou quelques araignées bien dodues aux fins de se sustenter.
- Dites-moi, Cher Ami…, commença-t-il.
Mais notre petit tout rouge rentra précipitamment dans sa coquille sans demander son reste.
- Fort peu civil, le camarade, mais cela ne saurait être envisagé comme gravement événementiel, pensa le lézard qui lui était vraisemblablement gravement atteint. Il scruta l’herbe et vit un peu plus loin l’escargot bleu.

Le bleu, couleur du ciel lui avait toujours plut, cela le mettait d'humeur joyeuse et lorsqu'il était joyeux cela le mettait en appétit, il se dirigea sans se hâter vers l'escargot bleu.

Sans se hâter, pour un lézard, cela voulait dire en trois coups de queue... Avec un sourire engageant, il se prépara à aborder l'escargot bleu.

Ce dernier qui tête en l'air contemplait les papillons et les divers insectes volants, ne le vit pas tout de suite.


C'est un quelque chose d'inexplicable dans l'air qui lui fit frémir les cornes, il se sentit soudain moite et tremblant en sentant l'haleine fétide de l'ennemi tout près de sa jolie coquille bleue.

- Bonjour, bonjour, cher petit escargot bleu, dit le lézard. Vous musardez, vois-je. Puis-je me joindre à vous ? Je cherche en ce présent quelque araignée ou autre insecte-amusegueule à me mettre sous la dent, car j'ai grand faim, voyez-vous. M'avez vous oncque ouï ?

- Oui, oui, bien sûr, je ne suis pas sourd, répondit notre charmant et courageux escargot bleu, mais est-il utile de vous approcher de si près pour me faire cette requête ?
Désolé de vous le dire mais vous n'avez pas très bonne haleine.

"Comment cela vous n'aimez point l'odeur de mon dentifrice à l'humus ? "Répondit le lézard courroucé...

Je crois que ce sont vos dents qui sont toutes cariées ou alors les relents de votre dernier repas, qu'avez- vous mangé la dernière fois ?
Pas un de mes frères j'espère, demande-t-il soudain affolé car il vient de se souvenir que son frangin blanc ne sent pas le foin.

"Ces escargots multicolores manquent totalement de délicatesse", pensa Alphonse, le lézard qui fonce.
Il vit, oubliée sur une pierre, une canette de bière à moitié pleine et la renversa pour lamper le délicieux liquide. Une légère ivresse l'envahit, ma foi fort agréable...

Rassuré, l'escargot bleu reprit la route vers le but toujours éloigné; le fond du Jardin-de-Pépé.
Il se demandait quand même où étaient ses semblables.

"Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraineé, hic... !" chantait le lézard Alphonse, avant de s'endormir sur le dos, les pattes en l'air, la tête contre la cannette et la langue pendante. Il ouvrit encore un oeil : "B'soir M'sieurs Dames, escargotez-vous bien" dit-il avant de se mettre à ronfler...

Et pendant que celui-ci ronflait et cuvait sa boisson d'alcool, que faisaient les autres escargots ?

L'escargot jaune pleure de toute les larmes de son corps (ce qui pour un escargot n'est pas peu dire) en voyant que l'abeille lui préfère une autre créature ailée.
Le violet, lui, avance en ratiocinant sur le caractère volage des créature volante (ou l'inverse)
L'escargot blanc, après avoir risqué de finir en fricassée, à rattrapé son retard.
L'escargot bleu essaye un raccourci
Le rouge s'est perdu dans les hautes herbes. Mais il n'est finalement qu'a trois pas de lézard du bleu.

Quand au vert et au orange, nul ne sait où ils sont passés !

En fait, ils n'étaient pas loin, ils avançaient avec bonheur tout en se racontant leurs dernières petites histoires, leurs dernières petites amourettes et leurs yeux perchés sur leurs petites cornes riaient et jetaient des étincelles autour d'eux.
Le but du parcours n'était pas leur principale préoccupation.

- En fait, disait Mathilda, l'escargote verte, Maurice (elle parle de l'escargot blanc), m'a trompée honteusement. Bien sûr, d'un point de vue sexuel...
L'escargote orange rougit jusqu'à la pointe de ses antennes cornues, tout en tendant l'oreille avec curiosité.
- ... il ne se passait rien d'extraordinaire, je ne chantais vraiment pas Madame Butterfly sur le grand air de Marguerite, mais mon coeur en bavait pour lui.
Elle commença à sangloter.
- Beuhheuheu... Je l'aimais tant-an-an... Beuheuheu..
- Oui ? Quelqu'un ? s'inquiéta Alphonse que tant d'agitation près de lui avait réveillé.
- 22 vlà l'lézard !

Et les deux amies escargotes firent un prudent écart. Mais Alphonse se retourna sur le ventre et se rendormit.

Pendant ce temps, le volage escargot blanc Maurice croisait la route d'un petit tout bleu.

- Hep, beau bleu, veux-tu que je te montre des petits dessins japonais ?
- Mais, Monsieur, je ne suis pas celui que vous croyez !
- T'assumes pas ton hermaphrodisme, camarade ?
- Et ne m'insultez pas je vous prie. Passez votre chemin, jeune homme et occupez-vous plutôt de gagner la course...
Tout à coup un gros chien leur barra le chemin en aboyant.

 

GRRRRRR.... Le gros chien aux escargots s'adressa ainsi:

- Nom d'un nonôsse géant j'me f'rait bien une p'tite fricassée
d'escargots moi... Hulmmm bougre d'un collier à puces, ils sont
louches ces gastéropodes... Ils ont des couleurs effrayantes, ils
sont sûrement malades. Bah je m'en vais les lécher un peu pour
voir.

- N'escargot blanc, heu... Monsieur Maurice, un gros chien, un gros chien !!! Il tend la langue vers moi. Monsieur Maurice, au secours, au secours ! A moi !!! Je vous laisserai me faire des papouilles si vous me sauvez, Monsieur Mauriiiiice !!!

Après une légère léchouille, Gaston (il s'appelait ainsi en souvenir d'un homme politique que son maître avait adoré) se souvint que la dernière fois qu'il avait mangé des escargots il avait eu des brûlures d'estomac pendant deux jours, aussitôt il arrêta de saliver.
Ouaff, ouaff, rassurez-vous, je ne vais pas vous manger. En fin de compte je vous trouve très mignons avec vos jolies petites cornes et vos joues roses.

Mais soudainement Gaston se ravisa et chopa d'un mouvement
d'expert carnassier l'escargot bleu entre ses mâchoires
dégoulinantes de l'écume de la faim et de la rage...

A peine Gaston eut-il dans sa grande gueule d'animal cruel et idiot l'escargot qu'il fut pris de violentes contractions gastriques et sous la douleur il se mit à vomir tout le contenu de son estomac. Un peu d'herbe, quelques croquettes (spéciales vieux chiens puants) et un peu de semelle en cuir des chaussures de la dernière copine de son maître.

Gaston se roulait sur l'herbe grise, il hurlait de douleur.
Mais qu'avait-elle cette maudite bête ventripotente ?

Il recracha aussi une escalope de dindon, un réveil, une taie
d'oreiller et trois haricots verts...

Il n'avait pourtant point forcé sur la boustifaille ces derniers jours....

Les escargots étaient-ils dotés d'un poison répulsif, d'une arme
défensive ? 

Le petit escargot bleu, encore tout étourdi de cet épouvantable épisode, se regarda dans un miroir qui traînait dans l'herbe mais il ne s'y reconnut pas.

- Bonjour, Monsieur. Vous avez l'heure ?
- Idiot, je suis ton reflet.
- Mon reflet ? Je suis refait ! Aux arrrrmes... !!!
- L'est bon pour l'asile, celui-là, pensa l'escargot blanc. Je vais aller chercher un autre mignon pour satisfaire mes penchants lubriques..

Et pendant que l'escargot bleu pleurait à gros sanglots, pensant qu'il allait mourir tellement qu'il se trouvait "mauvaise mine", le petit blanc indifférent à la détresse de son compagnon s'éloignât
en chantonnant.
Qu'il est long,
qu'il est loin
ton bout du jardin pépé, la, la, la,la, la, la, la, la, la...

Adolphe, le lézard complètement pété, se réveilla en sursaut :
- Quoi ? Qu'est-ce ? Une sirène d'alarme ??? Y a le feu ???
Mais ce n'était que Maurice, l'escargot blanc, qui s'en allant guilleret vers le but lointain, en poussant la chansonnette...

Adolphe se rendormit tandis que le soleil amorçait sa descente jusqu'à la limite de l'horizon; le bout du jardin de pépé.

Pendant ce temps, l'escargot blanc, avait forcé sur la cadence.
Il arriva, ravi, béat, mais un peu raplapla
Au bout du jardin de pépé
Et il s'écria "J'ai gagné !"
Avant de s'écrouler
Epuisé...

Mais l'escargot bleu n'avait pas mis longtemps à cesser de pleurer, il lui avait suffi de penser à sa petite fiancée qui l'attendait près du mur du fond du Jardin-de-Pépé.
Il se hâtait autant que son statut de rampant le lui permettait et criait en direction du blanc qu'il voyait au pied du mur; j'arrive, je serai le deuxième !

- Qu'est-ce qu'ils fichent les autres ? demanda petit bleu.
- J'en sais rien. Et j'ai grand’ faim. Un banquet nous attend paraît-il, avec plein de salades et de pissenlits.
- Ne m'en parle pas, j'ai l'estomac dans les talons, tellement que je vais tourner de l'oeil
- Oh, oh ! Je crois voir violet-le-vieux-bougon-sage qui rapplique...

- Je suis arrivé et je suis éreinté et j'ai très faim. Mais dites-moi qui est arrivé ici en premier demanda le violet à ses amis escargots.

- C'est moi !
Dire les deux, blanc et bleu, en choeur
- Mouais... Les premiers seront les derniers, qu'on dit, hein...
Les deux le blanc et le bleu, se regardèrent, hésitants. Et s'il disait vrai ? Le blanc se ressaisit le plus vite :
- N'importe quoi ! D’abord, le premier, c'était moi !
Au loin, on voyait les reflets tournesol de l'amoureux éconduit, qui reniflait de plus belle, aveuglé par ses larmes, coupant droit à travers dans la bonne direction sans paraître se rendre compte de rien.

Tandis que, dans la maison, l'amateur d'escargot à l'ail fait une dépression gravissime...

L'amateur d'escargot décida dorénavant de ne manger plus que du boeuf et il fit un accord avec le boucher de son quartier.
Aussitôt sa décision prise, il se sentit mieux.

et qui gagnera ? Les couleurs sont-elles illusion ou envie de voir ?

Mais "les chers petits" qui finalement n'avaient pas l'esprit de compétition ne se pressaient pas et arrivaient nonchalamment tout en discourant de choses et d'autres.
A présent qu'ils apercevaient enfin le fond du Jardin-de-Pépé, tout leur paraissaient un peu vain, béatement et sans trop savoir pourquoi, ils se sentaient heureux.
Le soleil couchant embrasait l'horizon et inondait le mur de reflets jaunes et rouges.
C'était splendide, une douce chaleur se répandait avec tendresse sous leurs jolies coquilles les caressant lentement, l'herbe sentait bon l'amour et les galipettes.
Plus rien ne pressait à part vivre et aimer.

Quelques minutes plus tard les six gastéropodes se trouvaient au pied du mur de pépé, heureux, fier, fatigué, dégoulinants de bave et de contentement de soi.
Ils se donnaient de grands coups de coquilles pour se congratuler, ils riaient, ils se réjouissaient car un immense banquet avec des crudités de toutes sortes les attendait.
Leurs petites fiancées étaient là aussi et tous y allèrent de leur petite chanson.
Le mur du fond du jardin était fait de vieilles pierres vermoulues idéales pour y passer la nuit avec l'élue de leur coeur.
C'est vrai, nous avions omis de dire que cette épreuve leur permettait d'accéder au sexe.
Pour eux, une nouvelle vie faite de promesses commençait.

FIN

 

Auteurs :

 Baresco, Bidis, Clémentine, Martin, Maëlle, Notrac, Philippe

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Résultat d'une collaboration entre le forum crayons de couleur et le site Oniris       ©Colette Pitance