Yseult  

 

         
 

 

Lorsque je vivais au château de mon père - j’avais dix ans - j’ai connu une femme du nom d’Yseult, il me semble qu’elle était là depuis toujours. Elle n’avait pas de rôle précis au château, elle était là, avait ses occupations aidait si on avait besoin d’elle. C’est surtout le soir qu’elle se joignait au monde, car elle aimait à écouter les troubadours et les poètes venus nous distraire pour gagner gîte et couvert. Je me souviens qu’elle cultivait quelques simples sur un carré de terre entre les communs et le mur d’enceinte. Elle connaissait bien les plantes, elle avait guéri pas mal de monde au château et dans les campagnes alentour. Certains s’en méfiaient, la croyaient sorcière. En ce temps-là, on allait vite pour coller une étiquette sur la figure des gens.

            Une femme encore assez jeune et pourtant seule, qui vivait un peu à l’écart, parlant peu et en plus connaissant suffisamment les plantes pour guérir : il n’y avait pas de doute, elle était certainement capable de jeter des sorts, C’était une sorcière !

Ceux, cependant, qui connaissaient son histoire, ne la jugeaient pas. Ils savaient combien elle avait de raisons de se comporter ainsi.

Une vieille cuisinière me conta son histoire un jour, pour me montrer que je n’avais aucune raison d’avoir peur d’elle.

Vingt ans plus tôt, un jeune damoiseau arriva au château où elle vivait. Il était envoyé par son oncle pour apprendre le métier de chevalier auprès du duc et des seigneurs qui le servaient. Il était beau et bien fait et fût très vite convoité par toutes les jeunes filles en âge de se marier. Mais, Franck, tel était son nom - et non Tristan comme on pourrait le croire – n’en remarqua qu’une. C’était Yseult qui lui plaisait. Il ne leur avait pas fallu longtemps pour faire connaissance et se rendre compte qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Yseult était fille unique, adorée de son père qui ne pouvait rien lui refuser. De plus Franck avait un avenir prometteur même s’il n’était pas encore armé chevalier.

On les maria donc au cours d’une grande fête qui dura trois jours. Comme souvent à l’époque, des tas de réjouissances étaient prévues pour tous les sujets du seigneur des lieux. Les premiers temps de leur mariage furent magnifiques. On leur avait aménagé un petit appartement dans une des tours. Ils y étaient tranquilles, loin de la vie mouvementée de la cour. Mais Franck dut bien reprendre son rôle d’écuyer. Pas question de congé à l’époque. D’autant plus que la guerre menaçait à chaque instant à l’une ou l’autre des frontières du duché. En outre Franck servait le baron le plus enclin à la bataille. Quelques temps passèrent ainsi, où Franck venait retrouver Yseult le plus souvent possible entre entraînement au maniement des armes, soins des chevaux, tour de garde, message à porter… Il faut penser aussi que les bains et les douches n’étaient guère en usage à l’époque. Qu’importe ? Yseult aimait Franck et l’accueillait toujours avec beaucoup d’enthousiasme. Cela ne suffisait pas : elle n’arrivait pas à donner un héritier à Franck. Il était déçu mais n’en dit jamais rien. Il se contenta de redoubler d’effort dans son travail. Un jour la guerre fût déclarée à la frontière nord. Franck partit, heureux de pouvoir enfin mettre en application tout ce qu’il avait appris et qui sait ? S’il se battait bien il serait peut-être chevalier au retour. Malheureusement, Franck n’était pas si courageux qu’il en avait l’air ou qu’il le pensait lui-même. Dès le premier combat qui eut lieu dans la plaine de Montdragon, il mouilla ses chausses et se laissa glisser au sol là où il était, tremblant de peur. Il se blessa en tombant sur son épée. A la fin de la bataille, le désordre était tel qu’on ne douta pas un instant de la bravoure de Franck. De retour au château, on soigna sa blessure, mais il continuerait à boiter. Il prit ce prétexte pour arrêter les métiers de la chevalerie et s’orienter vers le commerce. Le duché était spécialisé dans la confection d’étoffes de laine de grande qualité qu’il pourrait très facilement faire connaître dans les pays voisins. Il lui suffirait d’un ou deux chariots, des chevaux et animaux de bât, deux aides devraient suffire pour commencer, et l’argent reçu en compensation de sa blessure reçue à la guerre lui permettrait de monter sa petite affaire. Il ne parla jamais à personne de la cause réelle de sa blessure. Mais, au fond de lui-même il avait honte, et ne pouvait plus regarder les gens en face. Devant Yseult, c’était pire, il avait l’impression qu’elle savait.

Il partit pour son commerce. Il ne revenait que quelques semaines sur l’année et jamais plus d’une à la fois. Puis il repartait, l’été vers le nord, l’hiver vers le sud. Les affaires marchaient bien. Yseult elle était triste de ne plus avoir son bien aimé auprès d’elle mais le sachant plus malheureux encore d’avoir dû renoncer à la chevalerie, elle acceptait son absence. C’est à cette époque que pour tuer son ennui elle avait appris les herbes, et l’art de guérir.

Au cours d’une expédition, à quelques lieues à peine du château, un homme s’est présenté à Franck. Il demandait à faire la route avec le convoie pour éviter de se faire détrousser par les brigands. Il avait de quoi payer sa nourriture mais pas plus. L’homme avait l’air honnête, Franck accepta de l’emmener gratuitement, se disant que par de telles actions, il pourrait obtenir du ciel le pardon de sa couardise. Après cinq jours de voyage, lors de la halte du soir, l’homme vint s’asseoir près de Franck et lui dit :

« J’étais à Montdragon il y a deux années d’ici. »

« Vous vous battiez ? Qui serviez-vous ? »

« Je ne me battais pas, j’étais au bord de mon champ à observer. »

« Beau spectacle ! »

« Il vaut bien celui des saltimbanques, surtout si on peut leur donner une suite. »

« Une suite ? »

« Je vous ai vu un peu en arrière de la bataille. Quelle malchance, se blesser soi-même. »

« Que voulez-vous ? »

« De l’or, beaucoup d’or. »

« Sinon ? »

« Il est un lieu où on serait fâché d’apprendre la vérité. »

« Jamais je ne céderai ! »

« Vous préférez vous battre ? »

« Quittez ce convoi. Demain au lever, je ne veux plus vous voir. »

Le lendemain, l’homme n’était plus là et le voyage de Franck continua sans aucun problème. Quelques mois plus tard, de retour au château, Il ne trouva pas Yseult, ni personne pour l’accueillir. Pourquoi ?

Un homme était venu jusqu’au château et avait promis une belle histoire à Yseult, si elle lui donnait une bourse bien remplie. Il avait réussi à aiguiser sa curiosité, elle accepta donc le marché. Il lui raconta ce qu’il avait vu à Montdragon et la vérité sur la blessure de Franck. Yseult était effondrée, et ne savait que faire. Après quelques journées passées enfermée chez elle, elle prit une décision : elle allait attendre le retour de Franck et voir comment il se défendrait. Malheureusement, dans les châteaux, les murs sont épais, mais il y en a toujours qui ont des oreilles. Il ne fallut pas plus d’une journée pour que cette histoire soit reprise en rime par les troubadours présents au château, il ne faudrait pas plus d’une huitaine pour que tout le pays en parle. Yseult ne supporterait jamais cette situation. Elle fit donc ses bagages et partit très loin. Elle voyagea pendant des mois pour s’assurer d’être hors d’atteinte des ragots. C’est ainsi qu’elle arriva au château de mon père, quelques années avant ma naissance. Je crois qu’elle y est toujours. Sans doute attend-elle quelque chose ou quelqu’un. Tristan peut-être ?

© Colette Pitance, janvier 2002

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