Il y a longtemps,
à l’époque où les rois étaient bons et généreux et les chevaliers
valeureux, le pays fut envahi par une armée venue d’outre tombe. Une
armée composée de tous les nobles déchus, de tous les voleurs pendus, de
tous les hommes mauvais qui depuis l’éternité attendaient le jour de la
vengeance.
Une imprudence.
Telesphore, un
jeune magicien, apprenti de Merlin - grand ennemi de l’écologie et
maladroit inégalé comme nous l’ont déjà montré d’autres récits -
Telesphore donc, croyant avoir trouvé la formule de l’immortalité, lors
d’un voyage qui le conduisait vers un congrès d’alchimie, renversa dans
la vallée de ombres, dix petits centilitres de ce qui devait provoquer
le plus grand chambardement de l’histoire de ce monde.
Une fois en
contact avec l’eau de la rivière ce produit se mit à mousser, à gonfler,
à emplir toute la vallée d’une écume bleuâtre, et d’une puanteur que
seuls les cancrelats arrivaient à supporter. Tous les êtres vivants qui
en étaient capables – les animaux à plumes, à poils, à pattes, à ailes -
s’enfouirent le plus loin qu’ils purent. Ceux qui ne le pouvaient pas –
ceux qui étaient enracinés dans le sol – durent se résigner à devenir
aquatiques pour survivre sous ce flot immonde.
Il avait plu en
abondance les derniers jours et le courant était très fort. Ce poison
atteignit la mer en très peu de temps. Sur toute la distance qui
séparait la vallée des ombres de la mer - une bonne cinquantaine de
lieues – la terre fut contaminée, le produit la pénétra au plus profond,
qu’elle soit terre de culture, terre boisée, terre en friche où – et
c’est là que tout bascule – terre de sépulture.
Telesphore avait
bel et bien trouvé la formule de l’immortalité. Il n’avait tout
simplement pas effectué les tests élémentaires en usage avant de mettre
quoi que ce soit sur la place publique. Une réaction avec l’eau… Avouez
qu’il aurait pu au moins se donner la peine ! Ha ces scientifiques pire
que des artistes. Toujours tête en l’air !
On vit les
occupants de toutes les cités funéraires se réveiller. D’abord fort
étonnés de ce qui leur arrivait. Certains effrayés par les progrès que
le monde présentait : la roue, des animaux domestiqués, des armes en
métal. Ceux-là ne n’osaient pas s’éloigner de leur demeure éternelle,
mais les autres, les intrépides, les mauvais, eurent tôt fait de
comprendre le parti qu’ils pouvaient tirer de toutes ces nouvelles
inventions.
S’ensuit alors une
période de terreur pour la population et de guerre contre les armées des
rois. Je vous passe les détails, vous pouvez vous référer pour cela aux
récits de n’importe quelle guerre, elles sont toutes pareilles.
Les rois créèrent
une alliance entre eux – ça c’est peut-être moins courant – pour unir
leurs armées et parvinrent à refouler l’armée ennemie dans la vallée des
ombres.
Oui mais ensuite ?
Ils ne pouvaient rester éternellement ainsi à tenir le siège de cette
vallée !
C’est alors
qu’intervint Merlin (on dirait maintenant deux guerres en retard). Et
que fit Merlin ? Rien ! Il se contenta de secouer Telesphore, qui était
pétrifié d’horreur devant ce qu’il avait provoqué. Il lui ordonna de
trouver le moyen de résoudre cet état de crise.
On amena sur
place, au sommet d’un rocher dominant la vallée, un chaudron et tout le
matériel nécessaire à la fabrication d’une potion qui, l’espérait-on,
serait miraculeuse.
Mais bon !
Telesphore n’était qu’un jeune apprenti de 150 ans à peine, il ne
connaissait que peu de recettes. Et les tests ! Qui allait tester ?
Pendant de longs jours et de longues nuits il réfléchit, il relu tous
ses grimoires, il prit des notes. Ne le voyant rien produire, les rois
s’impatientaient. Il était sous pression, Merlin qui l’observait en
ricanant… Il vivait un enfer.
Et puis un soir,
l’illumination ! IL avait trouvé. Eurêka ! (Enfin non, pas encore, mais
il aurait pu crier cela).
La préparation lui
prit une bonne partie de la nuit. Sûr de lui, il ne réveilla personne
quand il eut finit. Il alla seul au bord de la falaise, il versa
quelques gouttes de sa trouvaille sur les ombres endormies en contre
bas.
Un effet
spectaculaire, inattendu. D’abord quelques lueurs dans le fond de la
vallée. Ensuite quelques gerbes le feu se rassemblant en un point et de
là une colonne phosphorescente qui s’éleva haut dans le ciel.
Les rois réveillés
par la lumière et les cris de terreur de l’armée des ombres,
assistèrent, non sans soulagement, à la fin de leurs ennemis.
Telesphore
craignant les représailles s’enfuit au plus vite.
Les rois pour se
convaincre définitivement de leur victoire descendirent dans la vallée
dès le lever du jour. Tout était calme. Il n’y avait plus rien, plus
d’ennemis… La guerre était finie.
Mais soudain, un
grondement semblant venir des entrailles de la terre. Le sol se mit à
trembler. Et ce fut le cahot.
Aucun des rois ni
de leurs soldats ne revint vivant. Plus personne n’est là pour raconter
ce qui c’est passé ce jour là. Mais, vous vous en doutez, beaucoup de
légendes sont nées et se propagent dans tout le pays. Il suffit de
visiter cette vallée pour s’en convaincre, il doit y avoir quelque chose
de pas humain qui est intervenu. Encore aujourd’hui, on peut reconnaître
chacun des rois pétrifiés dans la pierre et surtout cette épée plantée
dans un rocher. L’épée du roi Gontran.
Une des légendes
dit que celui qui arrivera à retirer l’épée du rocher, réveillera les
rois endormis. Beaucoup ont essayé, aucun n’a réussi encore à ce jour à
s’en approcher. Elle est semble-t-il protégé par un champ invisible,
magnétique ou autre. Peut-être sera-ce un jour l’objet de recherches
pour quelque physicien qui, on l’espère, sera plus expérimenté et
sérieux que Telesphore.
Mais cette partie
du monde vit désormais dans la paix et finalement c’est tout ce qu’on
demande !
Colette pitance,
décembre 2004
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