- Sais-tu
que cette rivière est enchantée ?
- Enchantée ?
Encore un divertissement de Merlin ?
- Non,
cette fois c’est une maladresse d’un de ses apprentis.
- Raconte-moi !
- Cet
apprenti, - il s’appelait Telesphore - s’était mis en tête de préparer
une potion d’invincibilité telle qu’il l’avait vu faire dans les livres
d’Astérix.
- Il
y avait déjà des livres d’Astérix ?
- Évidemment !
Au Moyen Age, on se racontait des histoires de Romain et de Gaulois
comme on se raconte des histoires du Moyen Age aujourd’hui. Les femmes
du Xème siècle rêvaient toutes de Cléopâtre et de Marc
Antoine, comme toi tu rêves d’Yseult et de Tristan.
- Bien
entendu !
- Le
jeune Telesphore - il avait à peine soixante.
- Un
jeune homme !
- Un
gamin au regard de Merlin qui, lui, devait avoir à peu près quatre cents
ans.
- Un
nouveau-né !
- Donc,
Telesphore s’était mis en tête de fabriquer une potion d’invincibilité.
Pour ce faire, il avait subtilisé la clé du laboratoire de Merlin pour
en faire un double. Cela lui permettait de se faufiler dans l’antre du
maître dès que celui-ci avait le dos tourné. Il faut reconnaître que
cela était très audacieux vu la capacité de Merlin à être partout à la
fois. Il ne fallut pas plus de quelques jours à l’Enchanteur pour se
rendre compte de la fourberie de son apprenti. Mais connaissant les
faibles talents de celui-ci, il le laissa faire en le surveillant du
coin de l’œil. D’autant plus, que pendant ce temps, il pouvait tout à
loisir rendre visite à Léona, la fille de Telesphore, sans risquer
d’être surpris par le père.
- Sacré
Merlin, je le reconnais bien là !
- Cette
histoire se passe près du village de Ourth, là où l’eau dans laquelle
tes pieds trempent, prend sa source.
- On
connaît donc l’endroit où Merlin cache ses secrets !
- Pas
vraiment, puisqu’il se trouve dans un monde parallèle qui nous est
inaccessible. Merlin s’est toujours méfié de la folie des hommes.
- Il
n’a pas tort !
- Telesphore
essaya plusieurs formules, qu’il testa sur des souris.
- Pauvres
bêtes !
- Pas
du tout ! Imagine que s’il avait trouvé le bon dosage, elles auraient
été de taille à se défendre contre les chats.
Notre homme se trouva très
vite confronté à un problème de gestion des déchets. Que faire de toutes
ces potions et onguents ratés ? Il ne pouvait pas les laisser dans le
laboratoire. Il les cacha dans le creux d’un vieux chêne voisin du
bâtiment. Jusqu’au jour où il eut la visite d’un groupe d’écureuils
écologistes avec des pancartes «nucléaire, non merci ! » Il dut, par
souci de discrétion, trouver un autre lieu de stockage. Il choisit
alors, de les enterrer. Cela représentait beaucoup d’effort et une perte
de temps, mais que faire d’autre ? Ce fut les taupes cette fois, qui
manifestèrent leur mécontentement. En fait, tout ceci n’était que des
mauvais tours joués par Merlin, mais Telesphore ne s’en douta pas une
seconde. Il ramassa donc ses fioles, ses pots et traversa le ruisseau
par le petit pont de bois qui ne tenait plus guère, et trouva une grotte
inhabitée dans laquelle il put entreposer toutes ses «erreurs ». Il
devait faire un transport à peu près toutes les semaines.
Sans vraiment atteindre
son but, il progressait malgré tout. Ses souris avaient de plus en plus
tendance à faire la loi dans le laboratoire. Elles devenaient de plus en
plus exigeantes sur la qualité de la nourriture, réclamaient des cages
plus grandes, avaient formé un syndicat et en étaient à réclamer la
semaine des septante heures. Si sa dernière mixture ne rendait pas
encore invincible, elle apportait en tout cas la détermination.
Fourbu par des nuits de
travail acharné, excédé par l’ambiance du labo, Telesphore se dépêcha
d’aller déposer cette invention dans la grotte. Fatigué comme il
l’était, il ne prit pas les précautions d’usage pour ce genre de
transport : c’est à peine s’il emballa la fiole et ne vérifia pas non
plus l’étanchéité du bouchon. En passant le pont, son pied glissa sur la
mousse, et dans un réflexe idiot, il lâcha son sac pour se rattraper. La
fiole tomba sur une des pierres qui couvraient le lit de la rivière et
se brisa.
Son contenu s’écoule
encore aujourd’hui dans l’Ourthe, si bien que les gens qui s’y baignent
régulièrement, font preuve d’une détermination hors du commun.
©
Colette Pitance, février 2002
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