Née entre Paris et Toulouse

 

 

         
 

Dans un train entre Paris et Toulouse, sortie de son livre, Bécassine avait envie de prendre l’air plutôt que la poussière. Une fois à destination elle s’est matérialisée. Quelques coups de crayons de couleurs sur une enveloppe, une belle calligraphie qui annonce la première étape de son prochain voyage, un timbre,  La voilà prête. Profitant des différents moyens qui se présentent à elle, elle ira là où le vent la porte. La grande aventure en somme.

La voilà donc passant par la fente d’une grosse boîte jaune, de là on la glisse dans un sac… Elle est secouée, retournée, entassée parmi ses congénères, passant dans des machines qui l’emmènent à toute vitesse vers un autre sac. Et la voilà de nouveau entassée, retournée, secouée, ficelée, glissée dans une sacoche et enfin dans une boite à Trélissac où elle peut se reposer quelques heures.

Du bruit, quelqu’un vient.

Prise par des mains délicates, on l’examine, on l’admire, on s’exclame. Posée au milieu d’autres, elle fait connaissance avec ses nouvelles compagnes de voyage.

« Bonjour »

« D’où venez-vous ? »

« Avez-vous fait bon voyage ? »

« Oh ! Ne m’en parlez pas. Regardez ce qu’ils m’ont fait, je suis toute défigurée. »

Se passent ainsi quelques semaines dans cette jolie région au climat agréable. On bavarde on fait des projets. On imagine la prochaine étape du voyage.

« Où irons-nous ? »

« En Amérique j’espère »

« Pas d’illusion très cher ! »

« Pour moi c’est où on veut tant que je ne repasse plus dans ces horribles machines ! »

Un matin on les rassemble toutes, on les serre les unes contre les autres, on les emballe toutes ensemble. Allez ! Ça y est, on repart. Pour quelle destination ? Mystère.

 

Le voyage a duré 10 jours. Serrées dans un même paquet, elles étaient bien un peu à l’étroit mais au moins, il n’y a plus eu ces tourniquets monstrueux, ni ces tampons qui vous gâchent une toilette, ni à fréquenter ces enveloppes si communes. On était entre gens du même monde.

A l’arrivée, où sont-elles ? Oh cela ressemble peu à leur pays : mon Dieu qu’il fait froid ! Mais il n’y a pas à dire, elles sont attendues.

Quelqu’un parle de retard. Aurait-elle raté quelque chose ?

Bécassine respire. Elle sent qu’ici, quelque chose d’important va commencer pour elle….

Elle entend « Belgique », « Tournai ». Ca y est, elle a passé la frontière, elle est dans un autre pays, c’est un vrai voyage.

On la prend, on la pose, on forme des petits groupes. Tiens, une enveloppe qu’elle ne connaît pas ! « Bonjour ! » « Good dag ! Hoe gaat het met u ?» « Heu… ? »

Ce n’est ni du français ni du breton. C’est certain, c’est un vrai voyage.

Finalement on la place dans un groupe avec huit autres enveloppes. On les dépose bien précautionneusement les unes à côté des autres. On leur met une petite étiquette. Tiens ? Ha non ! On la change de place. Un peu plus à gauche ! Que d’histoires ! Plus bas ! Non pas autant !

Rhooo ! Comme si ça avait de l’importance ! Ce qu’elle veut elle, c’est voyager. A-t-on idée de chipoter ainsi.

Ha ! Il se passe quelque chose. Une grande vitre. Attention ! Mais ils vont nous écraser ! C’en est fini de nous !

Bécassine ferme les yeux, elle ne veut pas voir la fin ; c’est trop cruel. L’aventure avait si bien commencée.

Mais… C’est étrange. Ce petit courant d’air qui la gênait, elle ne le sent plus. Elle rouvre les yeux. La vitre est posée juste au-dessus d’elle mais la touche à peine. C’est drôle, elle se sent tout à fait en sécurité. Et elle peut tout voir, puisqu’on a redressé le cadre dans lequel on l’a placée. Elle les voit. Ils mettent d’autres enveloppes dans d’autres cadres. Elles sont nombreuses. D’autres groupes les ont certainement rejointes. Certaines enveloppes sont très belles, d’autres viennent de très loin. Que tout cela est beau !

On empile les cadres. Nous repartons. Enfin ! Et protégées comme nous le sommes plus rien ne peut nous arriver ! Mais cette fois le voyage est très court : à peine un quart d’heure. Bécassine est déçue. La Belgique c’est bien mais ce qu’elle voudrait c’est du soleil, la mer… Voilà qu’on accroche le cadre. Il y a plein de monde ici. Ils s’arrêtent tous.

Les gens on l’air émerveillés. Non ne me touchez pas je suis chatouilleuse ! Ouf ! Il y a la vitre ! Quelqu’un fait des photos. Bécassine prend sa plus belle pose, son plus beau sourire. Ce petit est tout émerveillé. Mais ! On ne montre pas du doigt ! Ha ces enfants !

 

Quelques jours passent ainsi. Chaque jour des dizaines de personnes viennent voir Bécassine et ses compagnes. Elle commence à aimer d’être admirée ainsi. Elle ne voit pas beaucoup de paysage, mais tous ces gens qui défilent et la regardent, la photographient… Elle n’imaginait pas que ça puisse lui arriver un jour. Avant, quand elle était dans ses livres, les gens se moquaient plutôt. Ce temps à l’air révolu. Une nouvelle vie commence, une vie de star !

Ils viennent dépendre les cadres, on les met par paquet de 5 on les ficelle. Cela sent le grand départ. Quelle joie ! Irons-nous jouer les vedettes ailleurs ? Cette fois le trajet a duré 2h. Il parait que la Belgique est très petite. On est peut-être dans un autre pays !

Déballage, accrochage. Comme la salle est grande et lumineuse. Ils sont plus nombreux et ils ont l’air très content de nous voir. Bécassine est très fière. Mais où est-elle ? D’après ce qu’ils disent on n’aurait pas quitté la Belgique. C’est dommage. Verviers ! Elle ne connaît pas. Mais c’est vrai qu’en Belgique elle ne connaît pas grand-chose. Il faut même avouer qu’en dehors de sa Bretagne natale…

Ha ça recommence. Les gens viennent. Ils sont très intéressés. Les photos, les discussions.

« Oui regarde c’est Bécassine, comme dans les livres de quand maman était petite ! »

Une camera !

Télévision ?

Bécassine n’ose y croire. Elle va passer à la télévision. Elle le savait. Elle l’avait senti que sa vie allait changer.

Quand on a replié les cadres, c’est très confiante que Bécassine s’est laissée faire. Elle a eu quelques craintes quand on l’en a retirée. Mais ils parlaient d’autres expositions. Ne pas avoir peur. C’est trop beau jusqu’ici. Il ne faut pas abandonner.

 

Les voilà très nombreuses maintenant. Toutes ensembles dans une grande boite. Le voyage a duré une semaine. A l’arrivée, le soleil la chaleur. Ils ont reformé des petits groupes. Ils ont de nouveau placé une vitre. Et de nouveau les gens viennent, s’arrêtent, regardent. Bécassine ne se lasse pas. Elle ne regrette rien. On l’admire, on la photographie, on parle d’elle, les enfants l’adorent. Oui ce sera désormais sa vie…

 

Colette Pitance, mai 2005


Mail Art Across the World '2007, le projet d'exposition internationale d'enveloppes calligraphiées.
La France, la Belgique, la Hollande, l'Angleterre et l'Argentine font partie des probables pays organisateurs. Si vous souhaitez en savoir plus, venez consultez le site de l'édition 2007 :maaw.encre-et-lumiere.com

haut de la page

   
   

©Colette Pitance