Chevalier Geoffroy

 

 

         
 

 

Geoffroy est parmi les plus célèbres des chevaliers de l’ancien temps. Le plus redouté aussi. Il avait un pouvoir particulier : il était capable de multiplier son image à l’infini, telle des hologrammes - bien qu’à l’époque cela ne s’appelait pas encore comme ça, on parlait de magie ou de sortilège sans détailler d’avantage. Toujours est-il que ses adversaires se croyaient placés en face d’une armée entière et la plupart du temps, il n’avait pas à combattre. Ce pouvoir, il l’avait gagné en secourant une pauvre femme qui se révéla par la suite être Merlin. Sacré Merlin ! C’est tout lui ça. Monter une aventure de toutes pièces pour soi-disant tester la bravoure des chevaliers. Je suis persuadé qu’il y prenait beaucoup de plaisir. S’il avait connu la télévision, il aurait certainement inventé une émission comme «Surprise sur prise ». Qui sait même, c’est peut-être lui qui se cache derrière le déguisement de ce moustachu Québécois, je ne sais plus comment il s’appelle. Pour Geoffroy il avait préparé quelque chose d’assez rocambolesque. Nous étions tous rassemblés à Avalon pour l’anniversaire d’Arthur, ce qui était toujours l’occasion de réjouissances extraordinaires.  Un jour lors de l’assemblée matinale, un bouc pénétra dans la grande salle. L’animal se dirigea droit vers Geoffroy. Cela fit rire bien entendu, et je ne parlerai pas de plaisanteries vulgaires et de mauvais goût qui fusèrent de toutes parts. La bête s’adressa à Geoffroy  - oui, il parlait. 0h ! A l’époque rien d’extraordinaire, surtout quand Merlin, Viviane ou Morgane étaient dans les parages – il lui dit :

« Mon maître a entendu parler de ta bravoure et tient à te rencontrer personnellement avant de quitter ce monde. Oui, vois-tu, il est très vieux et très malade, et te rencontrer est en quelque sorte sa dernière volonté. Il est aussi très riche et très généreux, il saura te récompenser si tu viens jusqu'à lui. »

Comment dire non aux dernières volontés d’un vieil homme ? Pour un chevalier, ce serait indigne. Il se mit donc en route sur l’heure. Il suivit le bouc pendant des lieues et des lieues. Leur voyage dura plusieurs semaines. Ils escaladèrent des montagnes, franchirent des rivières, ils traversèrent des pays très étranges. Ainsi un jour ils arrivèrent dans une ville où ils durent, pour passer sans encombre, rendre un service à chacun des habitants ; car telle était la loi dans ce pays. Dans un autre, il manquait de mâle de toute espèce. On fit donc appel à eux, chacun pour leur race, afin de repeupler la région. Le métier de chevalier présente vraiment de nombreux aspects. Dont certains, parfois épuisants.

Epuisants mais surtout agréable !

Joindre l’utile à l’agréable n’a jamais été interdit que par l’église catholique et il n’en est pas question dans l’histoire où nous sommes.

Fort bien. Je trouve ces principes tout à fait déprimants.

Après cette étape ils prirent quelque repos dans un hameau isolé. Au matin ; le bouc n’était plus là. Geoffroy, appela, fit le tour de chaque chaumière, étendit ses recherches dans les champs avoisinants… Rien ! Il revint au village, remis son haubert repris ses armes et partit à cheval pour une recherche plus étendue. Le voilà donc embarqué sans même une carte du coin dans un bois qu’il ne connaissait. Il ne fallut pas une demi-journée pour qu’il se perde. C’est alors qu’il perçut des cris. Il se dirigea dans cette direction et arriva bientôt dans une clairière. Au milieu de celle-ci, une femme attachée à un pilori. Cinq loups tournaient autour, les babines retroussées, prêts à déguster cette pitance si aimablement offerte à leur appétit féroce. Geoffroy, n’écoutant que son courage de chevalier, fonça dans le tas, l’épée fendant l’air ainsi que quelques pattes. Quand il arriva à bout du dernier loup, un ours sortit du bois. Là encore, une bataille dont le chevalier n’eut pas à rougir et dont il sortit vainqueur. Ce fut alors le tour des oiseaux de proie. Aigles, vautours et autres carnassiers volants fondirent sur notre héros, qui, bien qu’épuisé les élimina tous jusqu’au dernier. Perclus de fatigue, marqué malgré tout par quelques blessures, il n’osa bouger, s’attendant à une nouvelle attaque. Le sol remua sous ses pieds. Logique, il avait subi une attaque venant du sol, une autre des airs, à présent le sous-sol. Une butte se forma juste devant lui, d’où émergea une taupe.

« Ne crains plus rien Chevalier, lui dit-elle, tout danger est maintenant écarté. Il ne viendra plus d’autre ennemi maintenant. Le bruit court déjà dans toute la forêt que tu es invincible et même les animaux les plus dangereux te reconnaissent du mérite. Cela te met désormais à l’abri à cent lieues à la ronde. »

Geoffroy la remercia, et dans un dernier effort délivra la pauvre femme toujours attachée et qui impuissante, avait assisté à tous les combats. à peine lui eut-il rendu la liberté, qu’elle changea d’apparence. Merlin apparut, d’une incantation fit disparaître plaies et bosses sur le corps de Geoffroy. C’est ici que, plusieurs siècles plus tard, on criera «surprise ! » Mais à l’époque, la suite était plus intéressante ; Merlin dit à Geoffroy :

« Tu as été brave et courageux. Je t’offre la multitude en récompense. Tu auras désormais le pourvoir d’être cent ou d’être mille. »

C’est ainsi que Geoffroy devint une armée entière à lui tout seul.

Colette Pitance, janvier 2002

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