Imagine un pays merveilleux.
Il y faisait beau en permanences, avec juste ce qu’il faut de pluie pour les
cultures et juste ce qu’il faut de neige pour les enfants ; quelques collines et
des vallées où les habitants avaient bâti les villages et aménagé les cultures.
Tout le monde vivait heureux dans ce pays. Tout le monde ? Pas si sûr ! Cette
petite fille par exemple, elle s’appelait Apolline. Elle avait des parents
formidables, vivait avec eux dans une jolie maison ; Elle avait plein d’amies et
d’amis de son âge avec qui elle jouait. Elle avait tout pour être heureuse.
Pourtant elle était toujours triste. Personne ne savait pourquoi, elle non plus.
Est-il vraiment
possible d’être heureux à plein temps ? Les apparences sont une chose.
Si on gratte le vernis, on est parfois surpris de découvrir quelques
regrets, quelques rancœurs, quelques secrets de famille soigneusement
cachés, des difficultés bien dissimulées.
Dans le cas
d’Apolline, que pouvait-il bien y avoir comme secret caché ? Plus
personne ne se posait la question. Au fil des années, tous s’étaient
habitués à voir la jeune fille toujours mélancolique, esquisser un
sourire quand les autres partaient dans un fou rire, retenir ses larmes
à la moindre émotion. De plus, elle avait toujours froid ; même l’été,
au moment des plus fortes chaleurs, elle se serrait dans son châle. Ses
parents n’avaient pas réussi à la marier. Tous les jeunes gens se
méfiaient de l’avenir de cette pauvre fille ; elle finirait certainement
par avoir de très graves problèmes de santé et pourtant, qu’est-ce
qu’elle était jolie !
Apolline avait
maintenant trente ans, était en bonne santé mais toujours triste. Le
décès de ses parents n’arrangea rien à la chose. Sa mère d’abord,
emportée par une grave maladie, et son père, quelques semaines plus
tard, céda au chagrin. Quand elle eut vidé toutes les larmes de son
corps, elle eut enfin le courage de mettre de l’ordre dans les papiers
et autres affaires de ses parents. C’est toujours à ces occasions là que
les secrets bien gardés remontent à la surface.
En rangeant les
papiers datant de l’époque de sa naissance, elle trouva plusieurs
lettres de créanciers, dont certaines très menaçantes. Ses parents
étaient couverts de dettes et elle n’en avait jamais rien su. C’était
d’autant plus incroyable qu’ils n’avaient jamais manqué de rien et
passaient même pour les agriculteurs les plus riches du pays. Les
lettres les plus terribles provenaient d’un certain monsieur de la
Grandterre. En remettant les lettres dans l’ordre chronologique, elle
put comprendre les relations entre ce monsieur et ses parents : le père
d’Apolline avait été un ouvrier agricole sur le domaine Grandterre. Il
avait perdu une grande partie de son troupeau, décimé par la maladie, et
la même année, les orages avaient gravement entamé les récoltes. Cela
s’était passé deux ans avant la naissance d’Apolline. Monsieur
Grandterre réclamait au pauvre homme le montant des pertes, estimant que
sa négligence en était la cause. De plus, il le chassait, le priant
«d’aller semer le malheur ailleurs ». Apolline avait entendu parler du
domaine en question, mais comme un endroit très lointain qu’on sait
exister sans pour autant le connaître.
Une dizaine de
lettres réclamaient le montant de la dette chaque fois majorée
d’intérêts supplémentaires. La dernière lettre était la plus intrigante,
elle datait de trois mois après la naissance d’Apolline et disait à peu
près ceci : « Monsieur, si vous ne pouvez me régler votre dette en
monnaie sonnante et trébuchante, j’accepterai que vous m’envoyiez votre
fils. Bien qu’âgé seulement de trois mois, une paire de bras
supplémentaire est une richesse dont j’ai toujours besoin. Il sera élevé
dans une bonne famille jusqu’à ce qu’il soit en âge de travailler, et
votre dette sera ainsi effacée ».
« Votre fils » ? Que
voulait donc dire cela ? Apolline était fille unique, elle n’avait
jamais eu de frère ! Vu les dates c’est d’elle qu’il s’agissait. Elle
était une fille. Que voulait dire ce monsieur ? Apolline continua à
inspecter le moindre bout de papier, le moindre objet qu’elle put
trouver dans les deux coffres de ses parents. Jamais de sa vie elle
n’avait ouvert ce trésor, cela lui était formellement interdit et
pourtant elle avait toujours été très intriguée par ces meubles. Il lui
avait toujours semblé qu’ils renfermaient le terrible secret de sa
tristesse et que si elle avait la possibilité d’y jeter un œil, sa vie
en serait définitivement changée. Mais jamais elle n’avait osé braver
l’interdit. Ce qu’elle découvrait aujourd’hui dépassait tout ce qu’elle
avait imaginé sur le contenu secret de ces coffres. Une petite carte de
sa marraine disait : «Toutes mes félicitations et bienvenue à Apolline
et Guillaume…»
Guillaume ? «… je
joins ces deux médailles de St Ghislain, que le saint homme les protège
et veille sur eux. » Oui ! La médaille de sa marraine, elle la conserve
encore dans sa table de nuit. Mais pourquoi deux médailles ?
Dans le fond d’un des
coffres, bien emballée dans un papier, une robe de baptême. Sa mère lui
avait montré sa robe de baptême, elle se trouvait dans la grande garde
robe. Sans difficulté, elle mit la main dessus. Elle se retrouva avec,
dans les mains, deux petites robes blanches et identiques.
Tout cela est
totalement incroyable ! La seule explication qui s’impose est
qu’Apolline avait un frère jumeau dont on ne lui avait jamais parlé.
Mais comment imaginer que ses parents aient pu donner leur enfant à ce
monsieur de la Grandterre en payement de leur dette ? Comment des gens
aussi aimants auraient-ils pu faire une chose pareille ? Et pourquoi
l’avoir si soigneusement caché ? Pourquoi n’être jamais allé rechercher
cet enfant une fois que leur situation se fut améliorée ? Beaucoup de
questions, personne pour effacer ses doutes. Ses parents, sa marraine
plus personne n’était là pour lui donner les réponses. Mais il était
impossible de rester ainsi. Ce frère s’il existait vraiment, devait
avoir le même âge qu’elle, il vivait certainement quelque part. Comment
le retrouver ? Commencer par le domaine Grandterre ! Mais où cela se
trouvait-il ? Grégoire a beaucoup voyagé, il saura la renseigner.
C’était décidé, elle se mettrait en route dès demain.
Dès l’aube, le
lendemain, Apolline se mit en route dans la charrette tirée par la
fidèle Joséphine, la mule qui depuis bien des années, rendait de
multiples services à la famille. Il lui fallut rouler toute la journée,
passer la nuit dans une auberge et rouler encore toute la matinée du
lendemain pour enfin parvenir au domaine Grandterre.
Ce domaine portait
bien son nom : une dizaine de petits hameaux, séparés chacun de
plusieurs lieues. Si ce monsieur de la Grandterre est si riche, pourquoi
tant d’acharnement à récupérer une dette d’un montant qui pour lui,
devait être insignifiant ? « Pour le principe, ma petite dame, et pour
l’exemple ! » Elle l’imaginait grand, monté sur son cheval, l’air
méprisant.
Au premier village,
elle demanda si on connaissait un homme se prénommant Guillaume.
«Oh ! Des
« Guillaumes » c’est pas ça qui manque dans le pays, faudrait en savoir
plus. »
«Il doit avoir mon
âge et peut-être me ressemble-t-il »
«Non, je ne vois pas.
Allez donc voir l’autre village, là bas dans la vallée »
« Un Guillaume ? Le
forgeron s’appelle ainsi mais le pauvre homme a déjà quatre-vingts
ans. »
« Guillaume ? Connais
pas ! »
Après huit villages
traversés, le découragement commença à apparaître. Au neuvième, le
hameau de Mandrotin, un vieil homme assis sur son seuil et n’ayant plus
rien à faire de ses journées que de bavarder avec les passants,
accueillit Apolline avec beaucoup d’amabilité. Il l’invita à se reposer
un peu, lui offrit à boire.
«Une petite goutte,
ça vous remontera ! C’est pas tous les jours qu’on a la compagnie d’une
jolie dame ! Et qu’est-ce que vous venez faire dans ce pays, si c’est
pas indiscret ? »
« Je cherche
quelqu’un. »
« Un homme à
marier ? »
« Non, je cherche un
certain Guillaume. Il doit avoir mon âge et peut-être me ressemble-t-il
un peu. »
« Ha, ça ! Pour sûr
qui vous r’ssemble, on vous croirait son reflet dans l’miroir ! »
« Vous le
connaissez ? »
« C’est qu’il est
connu dans l’pays l’Guillaume. Y a pas plus aimable comme personne.
Tenez, chaque semaine c’est lui qui vient m’couper l’bois dont j’ai
b’soin, parc’que moi je n’sais plus comprenez bien. Un brave homme ce
Guillaume mais bien malheureux. »
« Malheureux ? »
« Oh ! On l’serait à
moins. J’ai jamais entendu histoire plus triste que celle de s’pauvr’
homme. »
« Racontez-moi. »
« Seulement si vous
restez manger avec moi. De toute façon, v’là la nuit, vous irez plus
bien loin aujourd’hui. Et si c’est l’Guillaume qu’vous voulez voir,
i’vous faut ‘core bien deux heures à marcher, parc’que la charrette elle
passe pas là-bas. Tenez, j’vous donnerai l’lit du fiston, il est parti
pour le mois. »
« Je ne voudrais pas
vous déranger, Monsieur. »
« Me déranger ? Mais
qu’est-ce qui peut bien ‘core déranger un vieil homme comme moi. Que du
contraire, on est tout content qui s’passe qu’’qu’chose. Allez, entrez
donc et mettez-vous à l’aise. »
« Laissez-moi au
moins préparer le repas. »
« Ha ! Ça, c’est pas
de refus, ça fait bien longtemps qu’une femme a plus cuisiné pour moi. »
« Racontez-moi
l’histoire de Guillaume pendant ce temps. »
«L’Guillaume il est
arrivé ici qu’il avait jute quelques mois. C’est l’maître qui l’a am’né
chez l’Antoine en lui disant d’l’él’ver comme si c’était l’sien. Tous on
a cru qu’c’était son bâtard, on l’a donc traité du mieux qu’on pouvait
pour pas déplaire au maître. Puis un jour, le maître qu’était pourtant
‘core jeune, il est mort d’avoir trop bien vécu. Son fils a r’pris
l’domaine et a mis d’l’ordre dans les affaires. Il est v’nu voir le
Guillaume un jour, on s’est dit qu’i’ v’nait de s’découvrir un frère et
qui voulait l’connaît’ ou l’écarter. Pas du tout, il avait trouvé dans
les papiers que l’Guillaume, il avait été donné par ses parents pour
régler une dette et que donc il était l’esclave du maître. Comme le fils
était plus correct que l’père, il a rendu sa liberté au Guillaume et
tout un paquet avec les affaires qu’y avait avec lui quand il est
arrivé ; l’avait là l’nom d’ses parents, mais l’Guillaume il a pas voulu
y aller. Il a dit qu’il avait rien à faire de parents capables de donner
leur enfant pour payer leur dette. Alors il est resté au pays et i’ vit
dans l’fond là-bas à ramasser l’bois pour les villages d’ici. Depuis
tout gamin, il a toujours été triste, mais d’puis qui sait pour ses
parents, il est vraiment à pleurer. C’est bien simple, aucune fille du
pays a voulu d’lui tellement i’ fait pitié. On attraperait la mélancolie
rien qu’à l’regarder. Voilà son histoire. Mais qui vous êtes pour lui
r’sembler comme ça ? »
« Je pense que je
suis sa sœur jumelle. Mes parents son mort il y a quelques semaine et
j’ai trouver les traces de ce frère dont j’ignorais jusqu’à
l’existence. »
« Vous v’la bien tous
les deux ! J’vous mènerai chez lui d’main. »
« C’est gentil,
monsieur. »
Un bon repas, une
assez mauvaise nuit - comment bien dormir après tout ce qu’elle venait
d’entendre ?
Le lendemain de bonne
heure le vieil homme conduisit Apolline à la maison de Guillaume. A deux
cents pas, il s’arrêta :
«Je vous laisse
aller. C’est une histoire qui vous concerne tous les deux, j’ai rien à y
faire, J’vais attendre un peu puis je m’en r’tourn’rai. De toute façon
l’Guillaume est pas un mauvais bougre, même s’i’ veut pas d’vous, i’
vous laissera pas tout’ seule dans l’bois. »
« S’il ne veut pas de
vous ? » Apolline n’avait pas imaginé que son frère ne voudrait pas
d’elle. De toute manière elle n’attendait rien de lui, juste le
connaître et lui donner la part d’héritage qui lui revient.
A l’instant où
Apolline s’apprêtait à frapper à la porte, celle-ci s’ouvrit. Apolline
se retrouva face à Guillaume. L’un et l’autre se croyaient devant un
miroir, tant la ressemblance était frappante. Ils restèrent ainsi
pendant un long moment, silencieux. Guillaume se recula pour laisser
entrer sa sœur. Il savait qu’il avait une sœur jumelle, c’était écrit
dans les papiers, mais il ne pensait pas la rencontrer un jour. Il ne
pensait pas non plus que quelqu’un puisse lui ressembler à ce point.
« Vous êtes mon
frère » dit Apolline en sortant de son sac, la lettre de sa marraine et
la médaille de St Ghislain. Toujours silencieux, Guillaume prit une
boîte au-dessus de l’armoire et en sortit une médaille identique à celle
que lui tendait sa sœur.
«Je sais qui vous
êtes. Que voulez-vous ? »
« Juste vous
connaître. Depuis que je suis enfant, aussi loin que remonte mes
souvenirs, j’ai toujours eu l’impression qu’il me manquait quelque
chose, sans jamais savoir dire quoi. Depuis deux jours, je sais que j’ai
un frère jumeau et de me trouver en face de vous, je me sens enfin
entière. »
« Nos parents
viennent-ils seulement de t’avouer leur infamie ? »
« Ils ne m’ont rien
appris du tout, Ils sont morts. J’ai découvert votre existence en
rangeant leurs papiers. »
« Ainsi, ils ont
manqué de courage jusqu’au bout. Rassure-toi, je ne t’en veux pas, tu es
autant à plaindre que moi dans cette histoire. Il est inhumain de
séparer un enfant de ses parents, mais il est cruel de le séparer de son
jumeau. Moi aussi j’ai toujours eu l’impression que j’étais incomplet.
Et depuis que je connais la vérité sur ma naissance, cent fois j’ai
failli partir à ta recherche. »
« Pourquoi ne pas
l’avoir fait ? »
« J’en voulais trop à
nos parents. Je n’aurais pas pu me trouver en face d’eux. Je suis
content que tu sois venue. »
« Je suis contente
d’être avec vous. »
C’est ainsi
qu’Apolline et Guillaume firent connaissance. Ils sont revenus
s’installer dans la maison de leurs parents pour reprendre
l’exploitation. Ayant tous deux découvert la joie de vivre, ils ne
tardèrent pas à rencontrer chacun l’âme sœur. Ils se marièrent le même
jour, On construisit une deuxième maison sur les terres et c’est
désormais une grande famille qui vit de l’exploitation.
© Colette
Pitance, février
2002
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